Palabre post-électorale Le nœud gordien de la crise politique gabonaise

Palabre post-électorale Le nœud gordien de la crise politique gabonaise

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Le climat de quasi-chaos qui prévaut au Gabon depuis la proclamation des résultats controversés de la présidentielle du 27 août 2016, est la mise en scène d’un mélodrame dont la trame est écrite depuis des années. Il met aux prises deux acteurs hyper déterminés. D’un côté Ali Bongo, fils d’Omar Bongo qui a régné pendant 42 ans sur le Gabon tel un Emir, et de l’autre le peuple du changement, incarné par Jean Ping et ses coalisés.

Ali Bongo (57 ans) rêve du pouvoir absolu depuis 1986, année où, selon certaines indiscrétions, il a instrumentalisé son père aux fins de l’amener à transformer le Gabon en une monarchie dont il serait le prince héritier. Le projet a buté sur le «niet» catégorique du peuple. Mais Omar et Ali n’ont pas désarmé; ils ont laissé le temps faire son œuvre. En 1990, à la restauration du multipartisme, Omar fait d’Ali ministre des Affaires étrangères. Pas pour longtemps pour des raisons d’incompatibilité d’âge légal requis pour assumer la fonction ministérielle. Partie remise: en 1999, Ali rebondit en qualité de ministre de la Défense. Son ascension vers le pouvoir suprême est amorcée. Neuf mois plus tard, il est propulsé vice-président du Parti démocratique gabonais (PDG) au pouvoir: le père l’avait déjà programmé dauphin du trône, dans le plus grand secret et un silence de cimetière. Avec un tact machiavélique, il lui balise la voie en France (sous Nicolas Sarkozy) et au Gabon. Ce plan est déroulé à la mort du père, le 8 juin 2009 à Barcelone.

Le pouvoir à tout prix

Ali est alors désigné candidat du PDG à l’élection anticipée du 30 août 2009, à l’issue d’une parodie d’élection primaire interne au PDG. Le vote populaire le donne copieusement battu par les candidats Pierre Mamboundou et André Mba Obame (paix à leurs âmes!). La Commission électorale nationale autonome et permanente (CENAP), le ministère de l’Intérieur et la Cour constitutionnelle, les trois gardiens ultimes du bongoïsme, transgressent la volonté populaire et déclarent Ali Bongo élu! Complice, la France de Sarko valide ce putsch électoral. L’opposition se révolte; le peuple se soulève; le soulèvement est mortellement réprimé à Port-Gentil, chef-lieu de la province pétrolière de l’Ogooué-Maritime. Une dizaine de morts est dénombrée. Chiffre officiellement revus à la baisse.

Ali réussit tout de même à se maintenir au pouvoir. A peine installé sur le trône, il met en disgrâce, les uns après les autres, tout un wagon d’illustres collaborateurs et soutiens de feu Omar Bongo, crée de manière artificielle un conflit générationnel qui va induire un malaise profond chez les seniors, durcit le régime, confisque les libertés individuelles, dont celles d’opinion et de manifester, bâillonne la justice dans un pays traumatisé par une vague de crimes rituels, installe le règne du tout-répressif…Bref, Ali Bongo se comporte en monarque absolu.

Son projet de société, «La prospérité partagée» se révèle une esbroufe tandis que sa promesse de 5000 logements sociaux par an une arlésienne. En sept années de magistrature suprême d’Ali, aucune école primaire ou secondaire ne voit le jour dans un pays où les classes du primaire accueillent jusqu’à 90 élèves par salle. La Présidence de la république se transforme en cour de collaborateurs étrangers (la fameuse légion étrangère) qui font la pluie et le beau temps au Gabon et gèrent de manière opaque les ressources financières du pays.

Le rugissement du lion

L’ensemble des agents publics ne voient pas clair sur la destination de l’argent public, objet de sordides manipulations par une panoplie d’Agences obscures qui supplantent les ministères. Tous les services publics, par mécontentement, sont paralysés de 2014 à 2016 par des grèves perlées. Le peuple crie misère et se rend compte que le parachutage d’Ali au sommet de l’Etat était un regrettable accident de l’histoire.

Outrés et outragés, nombre d’anciens barons du système Bongo-PDG quittent le navire en plein naufrage pour rallier le peuple: Jean Ping, ancien vice-Premier ministre et ancien président de la Commission de l’Union africaine; Jacques Adiahénot, ancien ministre et ancien Secrétaire général du PDG; Jean-François Ntoutoume Emane, ancien Premier ministre, ancien maire de Libreville, ancien président d’honneur du PDG; Guy Nzouba Ndama, président en exercice de l’Assemblée nationale; Léon-Paul Ngoulakia et François Banga Eboumi, tous deux anciens patrons des services de renseignement du Gabon, etc. La liste est longue.

Au même moment, un groupe de députés menés par Alexandre Barro Chambrier, professeur agrégé d’économie et ancien ministre, contestent avec véhémence la politique menée par le chef de l’Etat; ils sont virés du PDG et rejoignent l’opposition. Didjob Divungi Di Ndinge, ancien vice-président de la République, Pierre Amoughe Mba, ancien ministre et ancien idéologue du Rassemblement national des bûcherons, un grand parti membre de la majorité présidentielle, et bien d’autres cadres du pays basculent dans l’opposition où pointent depuis au moins un lustre d’autres fils de la république: Zacharie Myboto, les anciens Premiers ministres Jean Eyeghé Ndong et Casimir Oyé Mba, l’ancien président de l’Assemblée nationale Jules Bourdès Ogouliguendé; les anciens ministres Paulette Missambo, Louis-Gaston Mayila, Pierre-Claver Maganga Moussavou et autres.  Si l’on ajoute Raymond Ndong Sima, qui lui aussi a démissionné du PDG pour se mettre en travers de la route d’Ali, cela fait un total de quatre anciens Premiers ministres qui décrient la politique menée par l’actuel président du Gabon. Voilà donc Ali Bongo devenu, pour ainsi dire, un homme seul.

Y’en a marre des putschs électoraux

Face à un peuple aussi remonté contre sa politique, face à une opposition de plus en plus consolidée et déterminée à en finir avec un demi-siècle de pouvoir dynastique des Bongo, et un Jean Ping adulé dans les neuf provinces qu’ils a sillonnées avant et pendant la campagne électorale, Ali a vu ses chances de l’emporter le 27 août dernier se rabougrir. Heureusement, ses planches de salut sont là: la stratégie d’obstructions à la libre expression de ses concurrents; la mise en ordre de bataille des forces de défense et de sécurité; l’instrumentalisation des boucliers institutionnels du bongoïsme que sont la CENAP, le ministère de l’Intérieur et la Cour constitutionnelle  présidée depuis 24 ans par la maîtresse au long cours de son défunt père. Peu importe si d’après les résultats annoncés par les gouverneurs de huit provinces sur les neuf que compte le Gabon, le monarque a été défait dans sept et mis en ballotage dans la huitième par Jean Ping. Peu importe s’il a été laminé par Jean Ping (74 ans et 78% des voix recueillies en France) dans le vote à l’étranger. Il suffirait que les alchimistes de la CENAP fassent croire aux crétins des missions internationales d’observation électorale accréditées au Gabon et à ces bougres des Gabonais que Sa Majesté l’a emporté à la soviet (95,5% des voix et 99.93% de taux de particpation) dans sa province du Haut-Ogooué, où le taux de participation aurait frôlé, toute honte bue, les 100%, pour proclamer Ali Bongo élu par 49,80% dans cette présidentielle à un tour, contre 48,23% à Jean Ping. Mais l’absurdité d’un tel verdict des urnes n’échappe à personne. Voilà pourquoi le peuple ne veut pas se plier. Il en a marre de se faire constamment voler la victoire par les Bongo: Omar en 1993 et 1998, Ali à la présidentielle de 2009.

Et maintenant, qui va déposer les armes? Tel est le nœud gordien de la crise politique de l’heure au Gabon. Dans son ouvrage intitulé «La République monarchique», paru en 2015 chez Edilivre.com, l’auteur, Andy Moses, avait prédit ce dénouement. Aujourd’hui, beaucoup de gens au Gabon ont le regard tourné vers la France, l’ancienne puissance colonisatrice, pour dénouer ce nœud gordien. Ils attendent que les autorités françaises sortent de leur mutisme.

Melchior Ndabeyene

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