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Conditions de détention : Gabon, terre des tortures ?

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Mauvaises conditions de détention au Gabon sont de plus en plus décriées/ @DR

Après plusieurs reports, le procès de l’opposant Bertrand Zibi Abeghe, interpellé au quartier général de campagne de Jean Ping, le 1er septembre 2016, s’est enfin tenu le 2 juillet dernier, au tribunal de Libreville. Considéré comme le principal artisan des violences postélectorales, l’ancien député de Bolossoville, dans le département du Haut-Ntem, est poursuivi pour « détention illégale d’arme à feu », « non-assistance à personne en danger » et « crime contre la paix publique ». Le ministère public a requis une peine de dix ans d’emprisonnement, assorti d’une amende de 250.000 Fcfa, en plus de la requête de Me Bhongo Mavoungou, qui demande qu’une somme de 300 millions de Fcfa soit versée à son client, le dénommé Kemebiel, qui prétend avoir été torturé par Bertrand Zibi. Le verdict est attendu le 23 juillet prochain.

En marge du plaidoyer des avocats de la défense, dont maître Henry – Charles Gey qui soutient que « le dossier est creux, comme un radis », c’est l’émouvant récit qu’a fait Bertrand Zibi depuis son arrestation jusqu’à ses conditions de détention, en passant par des sévices qu’il aurait subi, afin de lui faire reconnaître une tentative de coup d’état qui est déshumanisant. Ce témoignage remet en surface la question du fonctionnement de l’univers carcéral dans notre pays, l’une des choses pour lesquelles le Gabon est souvent épinglé à l’international, à en croire un rapport du Sous-comité pour la Prévention de la Torture des Nations-Unies (SPT), datant de 2015. On se souvient encore de ces images, diffusées en janvier 2018, à l’émission « les observateurs », sur France 24, exposant la déshumanisation qui règne à la prison centrale de Libreville, la célèbre « Sans-Famille », construite en 1956 pour abriter 300 à 500 détenus, mais qui en compte aujourd’hui plus de 2.000 personnes. Le projet de construction d’un nouvel établissement lancé en 2013, est arrêté en raison, officiellement, de la chute des cours du baril de pétrole.

Le premier alinéa de l’article 1er de la constitution gabonaise dispose que « Chaque citoyen a droit au libre développement de sa personnalité, dans le respect des droits d’autrui et de l’ordre public. Nul ne peut être humilié, maltraité ou torturé, même lorsqu’il est en état d’arrestation ou d’emprisonnement » ; sans parler de la ratification par le Gabon, en septembre 2008, de la convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. Cependant, des personnes gardées à vue sont souvent torturées afin d’obtenir des aveux. L’un des sévices utilisés, appelé « le Pont », consiste à suspendre la victime à une barre et à lui donner des coups sur les jambes ou la plante des pieds, à l’aide d’une barre de fer, machette ou de câbles électriques. Certains détenus parlent même de violences sexuelles. L’article 253 du code pénal fait également référence à la torture mais elle n’y est pas clairement définie, ce qui limite les poursuites envisageables contre les auteurs.

Selon les statistiques, la population carcérale au Gabon s’élève à 3.373 personnes ; ces chiffres sont liés aux insuffisances de la justice : les délais de détention provisoire ne sont pas toujours respectés, les audiences sont régulièrement reportées et il y a aussi des cas de dossiers ayant disparu, notamment à la prison centrale de Libreville. Le taux d’incarcération (191 pour 100.000 habitants) est plus élevé que la moyenne africaine. Neuf instituts pénitenciers sont répartis dans le pays, dont les plus importants se trouvent à Libreville, Port-Gentil et Franceville ; ils datent de la période coloniale, ont bénéficié de peu de travaux de rénovation, sont dans un état de délabrement avancé et ne respectent pas les standards internationaux. Les établissements sont divisés en quartiers regroupant plusieurs cellules. La prison de Libreville réserve un quartier aux femmes tandis que dans les autres quartiers, les hommes, prévenus comme condamnés, adultes comme mineurs, ne sont pas séparés. Certains prisonniers s’imposent par la force et détiennent le pouvoir d’assigner tel détenu dans tel quartier ou à telle tâche. Les cellules sont exigües. L’absence de fenêtres les rend très sombres et le système de ventilation est déficient. Le rapport 2015 du SPT parle d’humidité pouvant atteindre 70% dans la journée, de cellules de 16m2 enfermant 22 personnes plus de 12 heures par jour. Lorsqu’une cellule est trop surpeuplée, les détenus dorment dans la cour, à l’extérieur. Comme les sanitaires ne fonctionnent pas régulièrement, les détenus sont obligés de se soulager dans des seaux en plastique. L’apport nutritionnel reste faible, sans fruits ni légumes. De nombreux détenus souffrent de maladies telles que le béribéri, relevant de la malnutrition.

Pour ce qui est de l’hygiène, les pénuries d’eau se prolongent souvent pendant plusieurs jours et un seul robinet alimente chaque quartier. Les produits d’hygiène sont insuffisants : pour se procurer du savon, les détenus comptent sur leurs proches. Quant à la santé, le rapport 2015 du SPT révèle que les infirmeries ne disposent que des médicaments de base (quinine et paracétamol) ; seules les infections les plus courantes sont traitées : maladies de la peau, parasites, problèmes gastroentérologiques et maladies liées aux carences en vitamines. Ce qui est très inquiétant car ledit rapport révèle aussi des cas d’infection au VIH et, surtout, une forte prévalence de tuberculose, dont souffrirait 20 % des détenus de Libreville. Pour finir, seuls les détenus mineurs, excepté ceux qui ont commis des crimes, bénéficient de programmes de formation scolaire, dans les prisons de Libreville, Port-Gentil, Franceville et Tchibanga, organisés par des ONG, comme Arc-en-ciel, à Libreville, en partenariat avec la Fondation Sylvia Bongo Ondimba pour la famille. Ces enfants peuvent se présenter à des examens nationaux.

En définitive, afin d’améliorer les conditions de détention au Gabon, le gouvernement devrait investir, entre autre, dans la construction de prisons plus grandes et mieux équipées. Un prisonnier reste un être humain, ce qui signifie qu’il jouit toujours de certains droits. Surtout qu’on peut partir de la présidence de la République, du gouvernement ou d’une autre haute fonction pour la prison.

Yohan Freddy NGUEMA ZUE         

 

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