Accueil Politique Remaniement ministériel: A qui profite le « crime » ?

Remaniement ministériel: A qui profite le « crime » ?

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Les dernières nominations n'ont pas été approuvées en conseil de ministre©DR

Ali Bongo Ondimba a parlé le 8 juin dernier. Une allocution de moins de mille mots manifestement destinées à crédibiliser l’idée que tout va pour le mieux -surtout l’état de santé d’ABO – dans le meilleur des mondes…au Gabon. Toutefois, signe révélateur, nombreux sont les téléspectateurs qui se sont attachés à évaluer plus la fluidité de l’élocution d’ABO que le contenu de ses locutions elles-mêmes. Constat : tout au long de son discours, mots, syllabes, phrases ont été par endroits ou avalés ou bredouillés.

Comme quoi, les choses ne sont pas encore au point. Son entourage immédiat se donne un mal de chien pour prouver qu’ABO, dont les apparitions sont pourtant, autre indice révélateur, désormais claquemurées à l’intérieur de la présidence, va bien, et même très bien. Excluant ainsi la nécessité de proclamer hic et nunc une vacance envisagée, suggérée, et réclamée par de nombreux acteurs politiques allant des signataires des Accords politiques d’Angondje à Jean Ping en passant par Chambrier et Myboto. Pour éteindre définitivement le débat et la suspicion, il suffirait qu’ABO se soumette tout simplement à l’exercice d’une conférence de presse élargie aux journaux indépendants, ou qu’il accepte de rencontrer les leaders de l’opposition, d’échanger avec eux. Pourquoi ne pas s’être rendu, lui, le Raïs des musulmans gabonais, à la mosquée Hassan II pour commémorer la fin du ramadan 2019 ?

En effet, comme le précise notre confrère gabonreview, c’est « Sur sa page Facebook [que] le président de la République, Ali Bongo Ondimba, Raïs de la communauté musulmane qui participe souvent aux prières, a souhaité «à tous les musulmans du Gabon, d’Afrique et du reste du monde», «un joyeux Aïd-el-Fitr». «Puisse ce mois de Ramadan, qui vient de se terminer, continuer à apporter à chacun d’entre nous, quelle que soit sa confession, la paix et la concorde, gages du vivre-ensemble si cher à notre pays», a-t-il écrit. Pourquoi, depuis son « retour définitif » de Rabat, il n’accueille pas ses pairs à l’aéroport ni ne les y raccompagne ?

Autant d’interrogations qui poussent logiquement à penser que la diminution de ses activités officielles correspond à une diminution de ses capacités physiques et, peut-être, mentales.

Quant au contenu de l’allocution de samedi dernier, il faut bien convenir qu’elle a été cousue d’un nombre impressionnant de généralités qui, comme d’habitude, disent ce que le pouvoir promet d’une  part, d’engager comme batailles qu’il ne mènera jamais – contre la corruption (!) : « il est capital pour notre Nation d’en finir, une fois pour toutes, avec la corruption qui gangrène nos institutions. »-, d’autre part, de réformer des secteurs et des pratiques que sa nature prédatrice lui interdit de réformer – « Il faut des réformes en profondeur.  Intensifier les réformes amorcées en 2018, celles de l’Etat et de nos finances publiques. Accélérer la réforme de l’Education afin de favoriser une meilleure insertion professionnelle.  Diversifier les modèles économiques pour favoriser la création d’emplois, toujours plus nombreux et de qualité. Une absolue priorité car le chômage, l’oisiveté, l’absence de perspectives d’avenir sont un fléau, une gangrène, un poison qui mine toute société. » -, et, enfin, d’ « inscrire au cœur de nos pratiques l’obligation de rendre compte. Rendre compte de nos actes, de nos choix, de nos résultats. »

Autant de chantiers considérés comme des priorités et des urgences que, finalement, au bout du compte – 52 ans après – l’Etat-Bongo a progressivement et systématiquement abandonnés à la broussaille et soumis à la loi de la jungle, celle du plus fort, qui règne dans le pays depuis que l’étau-Bongo a enserré l’Etat pour mieux contrôler les circuits de ses rentes forestières, minières, et pétrolières. Et enrichir le petit nombre d’affidés qu’on sait.

En 10 ans d’Ali Bongo Ondimba, la captation des rentes de l’Etat s’est accrue à une vitesse exponentielle telle que les outils de contrôle et de vérification – pourtant aux ordres – que sont les deux chambres du parlement et la Cour des comptes de l’inoxydable Ngoulakia ont été mis hors-jeu. Tout simplement parce qu’elles étaient encore aux mains des « amis du père », ces vieux avec qui on ne peut pas faire du neuf. Le tout-puissant dircab d’origine béninois de l’époque, avec l’appui d’Ali Bongo Ondimba, avait pu contourner cet écueil en organisant, depuis le bord de mer, un circuit parallèle – notamment grâce aux célèbres agences (ANGT et Cie) – de « siphonage »  des deniers publics, en nommant à leur tête les « amis du fils ». On se rappelle que l’ancien Président de l’Assemblée Nationale, Guy Nzouba Ndama, s’était vertement insurgé contre cette pratique.

Telle est la base économique de la lutte des clans déclenchée en 2009 par ABO contre les collaborateurs de son père, c’est-à-dire le contrôle par le bord de mer du flux des recettes et de la programmation des dépenses de l’Etat. Qu’est-ce qui a changé en 10 ans ? D’abord le prix du baril. Et puis, aujourd’hui, le personnel du bord de mer. En effet, Accrombessi est parti et ses amis, sérieusement mis sur la touche, croupissent, pour certains, à Sans Famille. Et un grand nombre d’agences budgétivores ont mis la clé sous le paillasson sans d’ailleurs qu’elles n’aient rendu compte de quelque gestion que ce soit.

Pour autant, et l’allocution d’ABO le reconnaît, la corruption gangrène toujours nos institutions. Peut-il en être autrement ? Après un demi-siècle de bongoïsme, les promesses de lutte contre ce fléau laissent dubitatifs, car cela reviendrait à penser que ce pouvoir pourrait se faire hara-kiri en se donnant un coup de couteau dans la cuisse. En outre, qui de Jacques Chirac ou de Charles Pasqua l’a affirmé, il nous faut bien convenir que « Les promesses n’engagent que ceux qui y croient« .

C’est dans les derniers paragraphes de cette allocution que les choses précisent les objectifs de cette sortie d’ABO. C’est « la classe politique dans son ensemble » qui est ciblée et au sein de laquelle, pour ABO, un « ménage doit être fait…Préalable à toute entreprise de transformation de notre Nation. Ceux qui se mettent en travers de cette voie sont prévenus : ils seront sèchement écartés. ». A cet effet, a-t-il été « demandé au Premier Ministre de former un nouveau gouvernement plus restreint, constitué d’hommes et de femmes qui vivent la chose publique comme un sacerdoce, prêts à donner la priorité à l’intérêt général, et capables de faire preuve d’exemplarité, de probité, d’éthique. »

Résultat des courses : les accords politiques d’Angondje piétinés ; un seul rescapé du Mogabo, Alain-Claude Billie By Nze, qui a dû opérer de périlleux entrechats de repositionnements pour retomber sur ses pattes quand on sait qu’après les Sports, vous êtes, en général, envoyé sur le banc de touche ; un clin d’œil aux Tékés – le retour d’Ernest Mpouho Epigat au gouvernement – et, last but not least, une confirmation et un renforcement de l’influence ajévienne dans les sphères de décision.

On raconte que M. Massard CAbinda s’était insurgé contre son départ de la Défense. Retardant ainsi de quelques jours l’installation de sa remplaçante dans ses fonctions, il voulait être bien sûr que le remaniement ministériel dont il venait de pâtir était agréé par ABO lui-même.

Aujourd’hui, on peut se poser la question de savoir qui instrumentalise qui?

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