Le dialogue politique d’Ali Bongo en 10 questions

Le dialogue politique d’Ali Bongo en 10 questions

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Photo de famille à la présidence de la République

Alors que le dialogue politique organisé par Ali Bongo a démarré, dans sa phase politique, le 18 avril denier, beaucoup de compatriotes, hommes politiques, journalistes, universitaires, juristes et autres observateurs font montre d’un certain scepticisme quant à l’issue des travaux, parce que, estiment-ils, les questions de fond (Cenap, Cour Constitutionnelle, CNC, découpage électoral,…) ont été éludées. Va-t-on par exemple évoquer le résultat  »donné » à la province du Haut-Ogooué lors de l’élection présidentielle du mois d’août dernier ? Ce dialogue n’est-il pas en réalité une parodie, un spectacle ? Au sein de l’opposition dite  »molle », René Ndemezo’Obiang a-t-il vraiment voulu pourrir le dialogue en ne plaçant que les siens dans les sous-commissions ? Les Gabonais vont-ils accepter de se consoler avec le spectacle qu’on leur demande de suivre ?

Doute, scepticisme, voire indifférence -tels sont les sentiments diffus au sein des populations. Parce qu’elles n’attendent pas grand-chose de ces assises, les populations regardent ce   »spectacle »  avec un grand scepticisme, voire une certaine indifférence. Elles lui accordent très (trop ?) peu de crédit. Dans l’opinion, ils sont nombreux, les Gabonais, à être convaincus que les questions de fond seront éludées : la Cenap, la Cour Constitutionnelle, le Conseil national de la Communication (CNC), le redécoupage des circonscriptions, ne seront pas l’objet de réformes qui sont la marque d’un fonctionnement démocratique indiscutable ! De façon quasi-générale, les Gabonais se disent convaincus que ce dialogue ne mènera pas, si c’est cela l’objectif recherché, vers la fin des tensions, vers un climat apaisé.

Ils se posent aussi d’autres questions sur l’utilité de ce dialogue.

Pourquoi René Ndemezo’Obiang n’a-t-il pas, comme promis, exigé la libération de Bertrand Zibi Abeghe avant d’aller prendre part au dialogue ?

Pour convaincre sur la nécessité de prendre part au dialogue d’Ali Bongo, l’ancien Secrétaire Général adjoint du Parti démocratique gabonais (PDG) avait posé des préalables pour sa participation effective au dialogue politique d’Ali Bongo. Parmi ceux-ci, figuraient l’indemnisation des victimes des déflagrations liées à l’élection présidentielle du 27 août, et, surtout, la libération des prisonniers politiques, dont celle de Bertrand Zibi Abéghé. Il n’a pu obtenir ni l’un, ni l’autre. Faisant mine d’oublier que quand le PDG est   »au volant » d’une affaire, il est difficile de faire entendre ses vues.  »René Ndemezo’Obiang a toujours trahi, et il trahira Jean Ping », avait prévenu Alain-Claude Bilie-by-Nzé lors de la démission de l’ex-élu de Bitam du PDG.  »Lorsque des gens comme Ndemezo sont en face, il n’y a rien à craindre, ils finissent toujours par revenir de l’autre côté du pont », avait décodé un membre du Secrétariat exécutif du Parti de Louis. L’un et l’autre avaient visiblement raison. René Ndemezo’Obiang n’a pas de parole,  »c’est un manœuvrier, un démarcheur toujours à la recherche d’une rétribution », avait souligné Alfred Nguia Banda, actuel vice-président du parti Les Démocrates. Il est au dialogue à Angondjé, et peu importe si Zibi Abéghé, lui, est toujours à Gros-Bouquet !

Pourquoi ne parle-t-on pas du drame postélectoral ?

Des dizaines de morts, plus d’un millier d’arrestations, bombardement du quartier général du principal adversaire du chef de l’État sortant,…tout cela est évacué. Aucune enquête n’a été diligentée. Aux oubliettes. Malgré toutes les victimes et tous les persécutés, certains, au Gabon, ont atteint un tel niveau de cruauté et de la banalisation de la violence. Ils ont banalisé le caractère sacré de toute vie humaine (pour courir vers les postes). Ils affirment que la morale n’existe pas en politique. Seul compte le  »gain » personnel. Ils n’ont pas de valeurs, ni de principes. Seul importe ce que va contenir le portefeuille. Pour eux, il n’existe aucun obstacle infranchissable. Rien ne peut  -ne doit-  les faire reculer.

Pourquoi qualifier ce dialogue d »’inclusif » alors qu’il ne l’est pas ?

Pendant les trois prochaines semaines, seules 192 personnes vont se retrouver à Angondjé pour préparer le Rapport des travaux destiné à plaire à la communauté internationale. Où est donc  »l’inclusivité » ? Les associations qui voulaient aller y prendre part ont été stoppées net ! Les citoyens lambda qui ont voulu aller simplement suivre les travaux ont été interdits d’accéder à la salle. Ce dialogue n’est pas inclusif.

Pourquoi dire de ce dialogue qu’il est  »sans tabou », alors qu’il ne l’est pas ?

Tout est balisé, verrouillé,  »dirigé », et on le qualifie de  »sans tabou ». On sait que les 192 personnes ne pourront pas remettre ce que l’opinion dans sa grande majorité attendait, à savoir le pouvoir actuel. Dans les mapanes, ces quartiers populaires qui manquent de tout, relayés par Curtis Ezauna Mabika, président de  »Partenaires d’Afrik », on espérait qu’une période de transition de deux ans par exemple serait décidée, pour qu’à l’issue de celle-ci, soit organisée une nouvelle élection. Rien de ceci n’est mentionné dans les avant-projets. En quoi, ce dialogue est-il alors  »sans tabou » ?  »Sans tabou » ?  »Une rigolade, une grosse farce », a estimé Jean-François Ntoutoume Emane, lors du meeting du samedi 15 avril.

Pourquoi ment-on sur le nombre de partis politiques présents ?

 »54 partis sur 58 », disent-ils, alors que l’opinion sait que plus de quatre formations politiques légalisées ne sont pas de la  »fête », à savoir l’Union nationale (UN) de Zacharie Myboto, le Congrès pour la Démocratie et la Justice (CDJ) de Jules Aristide Bourdès Ogouliguendé, le Parti Gabonais du Progrès (PGP) de Benoit-Joseph Mouity Nzamba, l’Alliance pour la Renaissance nationale (ARENA), l’Union pour le Progrès et la Liberté (UPL) du Dr. Edouard Engohan Alloghé, Les Démocrates (nés des cendres de l’Alliance pour le nouveau Gabon) de Guy Nzouba Ndama, et l’Union Républicaine pour la Démocratie et le Progrès (URDP) de Jean-Marcel Malolas -soit donc au moins sept formations politiques légalisées. Pourquoi veulent-ils toujours donner l’illusion du  »grand », du  »nombreux », alors que ce n’est pas la réalité ? Cela n’est pas loin de rappeler les chiffres lancés par Alain-Claude Bilie-by-Nzé lors de l’ouverture de la campagne présidentielle d’Ali Bongo au Stade de l’Amitié le 13 août 2016.  »Nous sommes 80.000 », avait-il dit,  »nous allons gagner ». Les  »partisans » d’Ali Bongo étaient aussi  »25.000 » à Ntoum,  »20.000 » à Cocobeach,  »20.000 » à Kango » ! Résultats des courses : au lieu de 145.000 dans les urnes, il n’y eut, dans toute l’Estuaire, que 43.000 (chiffre officiel CENAP) à voter pour le candidat du PDG, contre près de 74.000 à Jean Ping ! 30.000 voix séparaient les deux candidats. Ils en sont, une nouvelle fois, à vouloir tromper les Gabonais sur les chiffres. Mensonge, démagogie ou schizophrénie ?

Pourquoi proposer une limitation du mandat des parlementaires ?

Le mandat des députés et sénateurs n’a jamais posé de problème. Aussi, est-on surpris de lire que ces mandats pourraient être, eux aussi, limités. Aucun député ou sénateur ne pourra plus être élu au-delà de dix ans (pour l’Assemblée nationale) ou  de douze ans (pour le Sénat). Était-ce nécessaire ? Pourquoi, amené à limiter le mandat présidentiel, se sont-ils cru obligés de limiter également les mandats des parlementaires ?

Que peuvent obtenir les  »délégués » de l’opposition molle ? 

La vacuité des  »élites » politiques gabonaises est préoccupante. Comme on le sait, les hommes politiques issus de l’opposition ne se remettent jamais assez en question, bien qu’ils disposent généralement d’éléments de comparaison et d’éléments historiques. Ils arrivent souvent, dans ces  »dialogues », avec des idées préconçues, voire des certitudes, et réalisent peu de temps après qu’ils ont servi de  »caution » à une mascarade et ont finalement été roulés. Pierre-Claver Maganga Moussavou, symbole de naïveté ou fausse intelligence politique, avait déclaré, en octobre 1994, à l’issue des Accords de Paris, qu’il voulait entrer au Gouvernement issu de ces Accords parce qu’il voulait être  »le gendarme » chargé du suivi et de la matérialisation de cette concertation politique. Il en est ressorti deux années plus tard. Viré. Limogé. Remplacé par Senturel Ngoma Madoungou. Il n’avait rien vu de la matérialisation de ces Accords. Ses mensonges successifs l’ont durablement disqualifié dans l’opinion : il peut parler à la radio et à la télévision, on n’y prête qu’une attention discrète :  »cause toujours, tu m’intéresses ».

René Ndemezo’Obiang croit-il vraiment à ce dialogue ?

En privé, ses proches disent que c’est tout simplement l’après-dialogue qu’attend l’ex-député de la commune de Bitam. Quel que soit ce qui sera décidé à Angondjé,  »Il doit revenir au premier plan », et le poste qu’il convoiterait le plus est le poste de vice-président de la République, mais pourquoi y faire ? Son expérience gouvernementale sous Omar Bongo, puis sous Ali Bongo, a été, pour lui, un long voyage dans l’impuissance de l’action. Il avait face à lui une administration rétive aux audaces et dirigée par des  »roitelets ». On a bien compris, à travers les réunions  »bitamoises » révélées par la presse, que René Ndemezo’Obiang ne rêve que de revenir aux affaires. Revenir pour revenir – tel semble être son crédo. Si Ali Bongo avait choisi de faire des réformes politiques avec sa seule majorité à l’Assemblée nationale et au Sénat, cela ne lui aurait sans doute pas plu. Avoir trouvé le subterfuge du dialogue est, pour cette personnalité atypique toujours prête à se renier au gré du vent comme une girouette, le plus beau des cadeaux de…Pâques !

Les  »192 »  veulent figurer dans le prochain gouvernement : mais qui va y être ?

Mais qui donc va y être ? Les  »192 » veulent faire partie du gouvernement d’ouverture. Certains s’y voient même Premier ministre, mais Issozé Ngondet ne s’est pas placé co-Président pour la majorité en lieu et place de Jean-Boniface Assélé pour rien. Il tient à garder le  »2-décembre ». La bataille pour les postes sera rude. Comment qualifier autrement le psychodrame qui sous-tend cette bataille des postes ? Déjà, pour figurer dans la liste des  »88 », chaque camp a dû faire face, en interne, à des  »tirs de bazooka ». Premier à dégainer : Guy-Christian Mavioga, l’homme qui disait qu’il ne fallait pas seulement dialoguer avec les 0%, a dit ce qu’il pensait à Ali Akbar Onanga y’Obéghé. Et même s’il a réussi à imposer la présence de son épouse Anna Claudine Ayo dans la délégation de la majorité, il sait qu’il ne lui fera pas de cadeaux, le membre du Bureau politique PDG d’Akiéni ! Au sein de l’opposition, c’est Moussavou King qui a tiré les premiers obus contre le duo Ndemezo’Obiang – Maganga Moussavou. L’hebdomadaire Moutouki en a tiré une question :  »RNO pourrit-il le dialogue ? »

Pourquoi discuter à huis clos ?

Pourquoi ont-ils décidé de discuter dans le huis clos, à l’abri de toutes les bonnes volontés qui pouvaient apporter des contributions ? Cela n’augure rien de bon. Que veulent-ils cacher ?  Leurs propositions de poste ? Leurs propositions de nominations ? On peut parier que les  »déçus » ne manqueront pas de parler à leur sortie du huis clos…

Car, il est a craindre,  »une fois la poussière retombée » que les Gabonais qui y ont cru ne se réveillent avec la gueule de bois, quand sauteront à leurs yeux l’inconséquence et les manœuvres dilatoires des unes et des autres, quand ils se rendront compte que les  »courbes ne s’inversent pas », que le scénario est moins audacieux et que ce n’était pas pour une vraie et grande démocratisation de notre société que René Ndemezo’Obiang et Pierre-Claver Maganga Moussavou se sont battus avec tant de hargne. L’Histoire s’invitera alors pour leur rappeler que les (bonnes) résolutions de la Conférence nationale (1990), des Accords de Paris (1994) et des Accords d’Arambo (2006) adoptées consensuellement ont ensuite été, étage après étage, et progressivement, rabotées, détricotées et finalement  »passées à la ramasse » par les tenants du pouvoir pour qu’on en arrive là où nous sommes aujourd’hui, un pays où les coups d’état électoraux se déroulent tous les cinq ou sept ans au mépris des accords consensuels ! Après Paris et Arambo, pourquoi Angondjé ne serait pas, à son tour, broyé. Pour emprunter le jargon juridique, on dirait :  »les récidives augmentent de façon significative » et suscitent toujours la remise en cause du vivre-ensemble.

  Melchior Ndabeyene

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