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Haute Administration: Les récriminations des fang de l’Estuaire

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Réunis récemment au PK6, dans le 3ème arrondissement de la capitale gabonaise, les membres de ce Collectif ont affirmé avoir noté que, depuis quelques années, la représentativité de l’Estuaire dans les instances dirigeantes du pays se réduit comme peau de chagrin. Les ressortissants de l’Estuaire sont limogés et écartés des postes de responsabilité à un rythme effréné, que ce soit dans l’administration centrale ou dans les sociétés d’Etat. Et ils se demandent : qui veut-on punir en agissant ainsi ? Le Collectif affirme également que les membres de la Communauté Iboto vivent quasiment la même situation.  »Qu’a donc fait l’Estuaire ? »

On va peut-être nous taxer d’être des analystes partisans, mais le sujet du vivre-ensemble et de la nécessaire cohésion sociale est trop important pour que nous nous arrêtions à de telles considérations. Il y a toujours eu une approche ethnique dans la gestion du pouvoir politique. Le Gabon a connu un enracinement progressif de l’ethnisme dans le champ politique, et, comme on le voit, le fait qu’une communauté s’en sente exclue suscite d’énormes incompréhensions. Il ne s’agit donc pas d’un sujet anecdotique. Il est vrai qu’il peut apparaître candide de soulever à nouveau la question, alors qu’on peut être convaincu que cela ne peut disparaître, car tout est fait délibérément. En effet, quand on fait un passage en revue de tous les postes  »visibles » dans la haute administration, on constate de trop nombreuses disparités, voire trop d’injustice, dans la répartition des postes de haute responsabilité. Le Collectif des ressortissants Fang de l’Estuaire a fait le même constat.

Réuni, il y a quelques jours au PK6, dans le 3ème arrondissement de Libreville, les membres du Collectif des Ressortissants Fang de l’Estuaire soulignent que  »les membres de la communauté Iboto (M’pongwè, Benga, Sékiani et Akélé) connaissent à peu près la même situation, même si elle est moins accentuée. En effet, bien qu’ils disposent du poste (tournant) de maire de Libreville, de trois postes de ministres titulaires (Affaires présidentielles et Défense nationale, Education nationale, Fonction publique) et de trois postes d’ambassadeurs extraordinaires et plénipotentiaires, aucun membre de la communauté Iboto ne dirige une institution républicaine, une grande entreprise publique ou une ambassade prestigieuse », soutient une des porte-parole du Collectif qui a requis l’anonymat.

A quelques détails près, les Iboto vivent la même situation que les ressortissants Fangs de l’Estuaire

Selon cette porte-parole,  »les exemples singuliers ne sont pas parlants lorsqu’il n’existe pas d’éléments de comparaison. Mais des éléments de comparaison existent : il y a des personnalités qui, à peine sorties du Gouvernement, sont recasées très rapidement. C’est le cas de Chantal Abendang Mebaley, originaire de l’Ogooué-Ivindo (la nouvelle province-sœur), qui vient d’être nommée Président du Conseil d’administration (PCA) de la Caisse de la stabilisation et de la péréquation (Caistab), tout juste quatre mois après sa sortie de l’équipe gouvernementale. C’est aussi le cas de Nicole Assélé, évincée du gouvernement le 21 août, et recasée dès le 25, soit quatre jours plus tard, au poste de directeur général de la (juteuse) Caisse nationale de Sécurité sociale (CNSS). Pendant ce temps, Brigitte Anguilé Mba, ancienne n°2 du gouvernement conduit par Daniel Ona Ondo, a été jetée aux orties. Jamais recasée. Pendant ce temps, un haut fonctionnaire comme René-Hilaire Adiaheno qui n’est pas encore à la retraite n’a pas de bureau depuis huit ans. Pendant ce temps, Flore Joséphine Mistoul Yame, ministre de l’Economie forestière sortie du gouvernement depuis octobre 2016 et n’ayant pas un mandat parlementaire, attend toujours d’être casée. Idem pour Isidore Calixte Nsié Edang. Ministre délégué aux Affaires étrangères d’octobre 2014 à octobre 2016, cet ancien membre du Bureau politique du Parti démocratique gabonais (PDG) n’a pas reçu de nouvelles attributions, comme il pouvait être en droit d’en attendre. Faut-il toujours se taire parce qu’on risque de me dire que je fais le régionalisme ? Eh ben, ce n’est pas le régionalisme ou l’ethnisme que nous faisons », affirme la porte-parole du Collectif citée plus haut.

 »On n’en nomme pas d’autres, on enlève ceux qui sont en poste : la côte d’alerte est atteinte »

Comme Isidore Calixte Nsie Edang, la plupart des membres de la communauté Fang sont complètement écartés des centres de décision. Mieux,  »ils ont l’impression que le pouvoir actuel a juré de les marginaliser progressivement en les éloignant des centres de décision. Mais là, la côte d’alerte est atteinte ». Selon la porte-parole,  »il y a d’abord eu, en octobre 2016, la décision d’Emmanuel Issozé Ngondet, dès son arrivée à la Primature, de  »rétrograder » l’ancien Premier ministre Paul Biyoghé Mba du poste de vice-Premier ministre à celui de ministre d’Etat. Même si les Emergents ne l’aiment pas, comment peut-on le traiter ainsi ? » Pour les ressortissants de la province-capitale, c’était le  »premier coup rude ». Puis, les rares postes de responsabilité qu’il restait aux Fang de l’Estuaire leur sont retirés un à un. Aloïse Békalé Ntoutoume, Président du Conseil d’administration de la Société nationale du Logement social (SNLS), est viré de ce poste, mais lui, il a de la chance. Il n’est pas  »renvoyé à la maison » ; il est muté dans un placard pas doré au ministère des Transports, précisément à la direction générale de la Sécurité routière. Fabrice Nzé Békalé est limogé du poste de directeur général de la Société équatoriale des mines (SEM) et  »renvoyé à la maison ». Albert Olong Ndong, directeur général du Fonds national d’aide sociale (FNAS), est limogé fin-septembre 2017 et  »renvoyé à la maison ». Puis, Henri Békallé Akwé, PCA de la CNSS, est limogé début-janvier 2018. Un limogeage sec, donc sans suite. Il est  »renvoyé à la maison ». Le seul ressortissant de l’Estuaire qui occupe encore un poste  »visible » dans la haute administration publique est une femme. Elise Eyeang Obame, directeur général du Centre hospitalier universitaire d’Owendo (CHU-O), est toujours en fonction. Mais on ne sait pour combien de temps encore…Pour nous, chaque Conseil des ministres qui se tient devient un couperet pour les hauts fonctionnaires et cadres de la province », constate, amère, la porte-parole du Collectif.  »On n’en nomme pas d’autres, on enlève ceux qui sont là », ajoute l’intéressée.

A ce propos, le Collectif a fait le constat ci-après :  »lorsqu’un ressortissant de l’Estuaire est viré d’un poste, ce n’est pas un autre natif de la province qui le remplace ou qui arrive à une fonction de même niveau. Henri Bekallé Akwé a été remplacé par Steeve Nzecko Diecko. Fabrice Nzé Békalé a eu pour successeur Rigobert Ikambouayat Ndéka, tandis qu’Albert Olong Ndong a eu pour remplaçant Hermann Kamonomono, et Aloïse Békale Ntoutoume est remplacé par Ambroise Germain Banas. Or, ce n’est pas le cas pour d’autres provinces. A la Caisse nationale de Sécurité sociale par exemple, Nicole Assélé a succédé à Désiré Lasségué. A la Société gabonaise de transport (Sogatra), Alphonse Oyabi Gnala a succédé à Patrick Assélé qui avait remplacé Alain-Paul Ndjoubi Ossamy. A la Caistab, Ismaël Ondias Souna a succédé à Léon-Paul Ngoulakia qui avait succédé à Mathias Otounga Ossibadjouo. A la douane, Raymond Okongo a remplacé Alain-Paul Ndjoubi Ossamy qui avait succédé à Michel Odinga Ngouéngoué qui avait remplacé Fridolin Onguinda. De même, Guy-Christian Mavioga avait été remplacé par Dieudonné Nzengué, paix à son âme… Pour le cas de l’Estuaire, aucun ressortissant de l’Estuaire ne succède à un ressortissant de l’Estuaire. Quand le poste est perdu, il est perdu. Résultat des courses : l’Estuaire n’a plus de PCA d’entreprise publique, à l’exception de l’Agence nationale de l’Urbanisme et des Travaux topographiques (ANUTTC). La province-capitale n’a plus de directeur général d’entreprise publique ». Et il n’y a pas que ça…

Visiblement bien documentée, sûre de son fait et très en verve, la porte-parole du Collectif avance :  »dans l’équipe gouvernementale, en dehors du ministre d’Etat Paul Biyoghé Mba, il n’y a comme autre ressortissant Fang de la province-capitale que…le ministre délégué Raymond-Placide Ndong Meyo. Une bien maigre représentation pour les Fang de l’Estuaire. Sur les 26 postes de secrétaire général de ministère, un seul est revenu à l’Estuaire : celui du ministère de l’Habitat. Sur les 52 postes de SGA de ministère, trois seulement reviennent à l’Estuaire (à l’Intérieur, aux Comptes publics et à la Santé). Sur les trente-cinq à trente-huit postes d’ambassadeurs extraordinaires et plénipotentiaires, aucun ressortissant Fang de la province de l’Estuaire n’occupe une telle fonction. Dans l’administration centrale, aucun d’entre eux n’est directeur général, mis à part Aloïse Békalé Ntoutoume (à la Sécurité routière). Un seul PCA, une seule DG, un seul secrétaire général de ministère, aucun inspecteur général des services, aucun ambassadeur,… On ne les retrouve ni dans les postes de DGA ou de Secrétaire général d’entreprise publique, ni à la tête des médias, ni dans des entreprises privées dans lesquelles le Gabon dispose du poste de directeur général délégué ». Notre interlocutrice affirme, amère :  »Les Fang de l’Estuaire sont condamnés à suivre le match depuis les tribunes »,…

Écartés de tous les postes visibles,  »les Fang de l’Estuaire sont condamnés à suivre le match depuis les tribunes »

Pourquoi la province de l’Estuaire fait-elle l’objet d’une telle mise à l’écart ? Pourquoi l’Estuaire est-elle si lourdement punie ? Beaucoup, au sein du Collectif, y voient une sanction.  »L’Estuaire ayant voté à plus de 62% (selon les résultats officiels) pour Jean Ping doit subir cette sanction. Pourtant, six autres provinces ont placé le président de la 59ème assemblée générale des Nations-Unies en tête. Pourquoi ne s’en prend-on qu’à l’Estuaire ? En procédant de la sorte, ne met-on pas à mal le vivre-ensemble tant clamé dans le discours public ? Ce régime a déjà contre lui les chômeurs, les précaires et les sans-voix. Faut-il y ajouter les notables, cadres et hauts fonctionnaires ressortissants de l’Estuaire ? Le vivre-ensemble reçu en héritage des pères fondateurs de la République gabonaise, déjà très fragile depuis quelque temps, s’effrite inexorablement. Le Collectif des ressortissants Fang de l’Estuaire a voulu prêter sa voix à celle des  »punis », car, quoi qu’on pense, la construction du pays ne peut se faire sans eux ; sinon, il n’y a pas de construction, il n’y a pas de pays. En tout cas, dans l’Estuaire, les crispations sont palpables. Les ressortissants Fang de l’Estuaire se sentent maltraités dans la haute administration. Plus aucune perspective ne leur est accordée en dehors de l’attente de leur jour de mise à la retraite », ajoute notre interlocutrice.  »Il y a des cas choquants, Paul Bovis Ngome Ayong est resté pendant huit ans l’adjoint du Secrétaire général du ministère de l’Intérieur. Lorsque celui-ci a été nommé au Gouvernement, on a cru qu’une aussi grande compétence passerait Secrétaire général (titulaire) de ce département ministériel ou même d’un autre ministère. Eh bien non, il est resté SGA. Certainement parce qu’il est de la province de l’Estuaire », analyse la porte-parole.

 »Il y a toujours eu le facteur ethnique dans le champ politique gabonais. Pourquoi éloigne-t-on notre communauté linguistique du jeu ? »

Pourtant, au-delà de toutes considérations linguistiques, culturelles ou politiques, il y a le Gabon, la patrie, la nation. Le Collectif rappelle qu’il y a toujours eu le facteur ethnique dans le champ politique gabonais. Pourquoi éloigne-t-on notre communauté linguistique du jeu ? Les fonctions ramènent toujours à des critères ethniques.  »De ce fait, affirme la porte-parole, la mise à l’écart des ressortissants Fang de l’Estuaire peut menacer dangereusement les fondements de la République. Pour nous, ne pas nommer le mal traduirait une forme de peur ou d’aveuglement. Les intelligences, les compétences diverses et variées, dont regorge la province de l’Estuaire ont le droit d’exiger de prendre elles aussi l’ascenseur social. Il est vrai que la nomination à une fonction tient plus de l’effet de la chance que du talent personnel, mais le rassemblement de toutes les compétences du pays avec des objectifs communs apparaît plus porteur pour le Gabon, un pays où le discours public met en exergue des notions tels que le vivre-ensemble, la solidarité et la cohésion sociale. Qu’on se le dise : le discours ne peut se substituer à l’action. Dire, ce n’est pas faire. Mettre tout le monde au même niveau, ce serait le juge de paix. En tout cas, pour le moment, pour ce qui concerne la province de l’Estuaire, le décalage est manifeste entre le discours et la réalité. La situation actuelle engendre des frustrations et des traumatismes dans notre communauté linguistique. Nul ne peut balayer cette situation d’un revers de la main. Comme l’a écrit un journaliste ouest-africain,  »généralement, pour s’assurer une légitimité populaire, le  »Chef » entreprend une redistribution ethnique des fonctions politiques et administratives ; au Gabon, ce n’est pas le cas, mais cela ne saurait perdurer », souligne en guise de conclusion notre interlocutrice. Titulaire d’un Master en Transport et Linguistique, elle est au chômage depuis son retour au Gabon en 2011.

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