Accueil Politique Gabon : Un PM comme les autres, sur le départ

Gabon : Un PM comme les autres, sur le départ

PARTAGER
Julien Nkoghe Bekale, Premier ministre, Chef du gouvernement/©DR

Le coup de gueule du Premier ministre, face aux syndicalistes, a traduit la nervosité qui gagne de plus en plus un homme confronté à l’exacerbation de contradictions dormantes au sein de la société gabonaise et qui révèle son impuissance à y faire face. L’une des contradictions de fond est celle qui oppose le monde du travail à l’Etat rentier, principal employeur dans le pays.

Nous savons tous ce que la chute brutale des cours du pétrole en 2014 a confirmé la vérité selon laquelle le Gabon doit revoir son modèle économique traditionnel, rentier, qui ne tourne essentiellement qu’autour du secteur pétrolier. La présence du FMI Gabon, via un accord triennal de près de 400 milliards de FCFA, est censée viser cet objectif.

Or, nous savons tous que de réelles mutations structurelles de l’économie demandent beaucoup plus de temps et d’efforts. En effet, l’économie gabonaise est une économie de rente dont le secteur pétrolier représente encore 80% des exportations, 45% du produit intérieur brut, et 60% des recettes budgétaires. C’est pourquoi le fameux Plan Stratégique  Gabon Emergent était présenté comme supposé sortir le pays  de sa dépendance  des ressources naturelles et impulser la diversification de son économie. Mais sans un sérieux effort de l’investissement public, ce plan ne pouvait avoir un réel début d’application. Le pouvoir a pourtant fait cet effort en faisant passer de 5% à 15% les dépenses d’investissement  vers les TP et les infrastructures énergétiques. Mais, patatras ! Chute des cours du pétrole en 2014. Baisse des recettes pétrolières (450 mds de FCFA en 2015 contre 1400 mds de FCFA en 2014). Explosion de la dette publique : 44, 7% en 2015 et 64, 2% en 2016. Déficit public, pour la première fois, notent les experts, depuis 1998. Diminution des réserves de changes. L’impact sur une économie qui depuis plus de 50 ans tourne autour de l’industrie pétrolière ne pardonne pas. Même les niveaux élevés  d’investissement d’Olam – on parle de 1.300.000.000.000 FCFA (mille trois-cent milliards) dans l’industrie agroalimentaire et la décision d’arrêter l’exportation des grumes et la création concomitante d’une zone franche consacrée à l’industrie du bois n’ont pu contenir le choc pétrolier de 2014.

Contraint finalement depuis 3 ans de recourir au FMI, le Gabon sait pertinemment que cet organisme international a l’œil rivé non seulement sur la persistance de l’accumulation d’arriérés extérieurs, mais également sur la gestion des stocks d’arriérés intérieurs, et, enfin et surtout, sur la maîtrise du niveau de la masse salariale de l’Etat qui représente le tiers des dépenses publiques. Principales victimes collatérales au plan social : les travailleurs du secteur public et les demandeurs d’emplois, notamment les jeunes.

 Julien Nkoghe Bekale, comme tous ses prédécesseurs,  assume sa fonction de Premier ministre dans un Etat qui, depuis 2009 et la mise en route du PSGE, semble apparemment impossible à réformer. Aucun Premier ministre n’y est d’ailleurs parvenu. S’est-on jamais posé la question de savoir pourquoi ? A quoi il faut rajouter le fait que de nombreux prédateurs de deniers publics ont pris d’assaut cet Etat gabonais. Des actes de « piraterie financière » menés au vu et au su de tout le monde, notamment de la direction de cabinet du Chef de l’Etat. Du temps du tout-puissant Accrombessi et ses amis, et de l’omnipotent Laccruche Alihanga. On devine où a pu passer le rajout des dépenses d’investissement, 10% de plus,  destiné, entre autres, principalement aux TP et aux infrastructures énergétiques.

 En pleines négociations pour une trêve sociale de 3 ans avec le monde du travail, Julien Nkoghe Bekale a montré qu’il s’essoufflait avant même de commencer à courir cette course de fond, oubliant que les travailleurs ne négocient pas tant avec lui qu’avec l’Etat dont il n’est qu’un exécutant. Le Premier ministre d’Ali Bongo Ondimba se trouve au cœur de contradictions à la fois sociétale et sociales. Qu’y peut-il ?

Sociétale : l’Etat rentier et providence demeure-t-il un modèle économique viable pour le Gabon ?

Sociales : dans un Etat où les signes extérieurs d’opulence – les Premiers ministres n’y échappent pas – sont évidents pour une minorité de Gabonais, dont une partie se retrouve en prison, peut-on opposer la morosité  économique du pays aux revendications des travailleurs.

 Certaines centrales syndicales ont fait un « oui, mais » face à la proposition de trêve sociale de Julien Nkoghe Bekale, comme, par exemple,  Pierre Mintsa du Syndicat  autonome des personnels des affaires sociales (Sapas) : « nous sommes prêts à accorder la trêve sociale au gouvernement, mais pas à n’importe quel prix. Si le gouvernement donne les postes budgétaires à tous ceux qui en ont besoin, s’il régularise toutes les  situations administratives, s’il procède au paiement des rappels soldes, s’il arrime la pension retraite au nouveau système de rémunération, nous pensons que nous pouvons lui accorder la trêve sociale pour les projets à long termes ». D’autres l’ont catégoriquement rejetée: « La confédération syndicale Dynamique Unitaire, dit non à la signature d’une trêve sociale qui enterrera les revendications des travailleurs. La trêve sociale s’impose d’elle-même par la résolution des problèmes des travailleurs. On n’a pas besoin de la signer ». Même son de cloche, chez Wenceslas Mba Nguema de la Cosyga: « Nous ne sommes pas d’avis avec une trêve sociale, car la négociation d’une trêve sociale obéit à une démarche. Le gouvernement s’engage à satisfaire certaines revendications des travailleurs, et, en contrepartie, les partenaires sociaux acceptent d’accorder un temps de répit au gouvernement pour mener ses actions. On ne demande pas une trêve sociale sans rien proposer ».

Une trêve sociale pour faire quoi, en somme ? Demandent les principaux syndicats.

 Une interrogation qui questionne les fondations sociétales de l’économie improductive gabonaise, de l’Etat rentier gabonais, de la Nation gabonaise en construction. Une seule personne, fût-elle Premier ministre, ne peut conduire un tel niveau de débat. Ce sont les forces vives de la nation, sans exclusive, qui, collectivement, sont concernées. Julien Nkoghe Bekale n’est pas habilité à déclencher un tel processus.

 Une interrogation dont les syndicats estiment secrètement qu’elle obéit, en fait, aux conditionnalités d’un FMI qui ne veut pas entendre parler d’une augmentation des dépenses de l’Etat qui représentent déjà plus de 30% des dépenses budgétaires. Ce tourbillon économique et social qui caractérise l’Etat gabonais depuis, maintenant, un demi-siècle, et la présence du Fonds ne peuvent que mettre n’importe quel Premier ministre sous pression. Julien Nkoghe Bekale  est sous pression. Donc, peu convaincant. Et, son récent coup de gueule n’a pas fait du bien à sa communication.

 Last but not least, une interrogation qui pose, également le problème de la crédibilité de l’homme qui ne parvient pas à se démarquer de sa grande proximité avec le groupe BLA, aujourd’hui en prison pour l’essentiel.

Le Premier Ministre Julien Nkoghe Bekale incertain sur son avenir à la tête de la Primature

Stéphane MWAMEKA

PARTAGER