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Gabon: BLA : fusible ou disjoncteur ?

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Brice Laccruche Alihanga/©DR

Symptomatique : aucun journal gabonais n’a annoncé le départ de Brice Laccruche Alihanga (BLA). Il aura fallu non seulement que des abonnés de La Lettre du Continent reçoivent sa dernière livraison et la partagent sur la toile, mais aussi que Jeune Afrique en ligne, informé (?) du sort réservé à BLA, le balance avant même qu’on ait fini d’en parler dans les pénombres confidentielles des recoins isolés de la présidence de la République, à l’abri de regards et d’écoutes indiscrets. Cette situation d’inaccessibilité, en temps et en heure, à certaines infos méritait d’être soulignée, même si ce n’est pas le sujet de notre article.

En général, qu’un directeur de cabinet passe au gouvernement est loin d’être un déshonneur ou de constituer un désavantage matériel. C’est même l’occasion, pour lui, d’une plus grande visibilité politique et de rémunérations plus conséquentes. En France, par exemple, Emmanuel Macron, après être passé, nommé par François Hollande, par la case secrétaire général adjoint (autour de 3 millions de fcfa mensuels), devient, deux ans après, ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique (autour de 11 millions fcfa mensuels) ; en 2015, la « loi Macron » (visibilité) est adoptée. En 2016, il précise son offre politique en créant son propre mouvement comme une alternative au-delà des clivages droite-gauche,  et il quitte le gouvernement ( toujours plus de visibilité). Il se retrouve, en 2017, président de la République française (moins de 10 millions de FCFA mensuels mais objectif largement atteint).

Au Gabon, nous ne disposons pas vraiment de toutes les données chiffrées des émoluments réels des hauts fonctionnaires. La présentation, en 2015, par le ministre du nouveau système de rémunération des agents de la fonction publique et de la nouvelle grille salariale tenait plus d’une opération de communication destinée officiellement à « Informer le grand public sur les mesures visant la maîtrise et l’optimisation de la masse salariale dans la Fonction Publique. Faire un focus sur l’opération de mise en bons de caisse », pour, en fait, en mettre plein la vue et jouer les bons élèves du FMI dans un Gabon en plein ajustement structurel et en manque criard de liquidités.

Mais, malgré un réel déficit de renseignements fiables mis à notre disposition, un certain nombre de publications en ligne, comme Le Modérateur, publient des choses intéressantes sur la question. C’est ainsi que dans l’un de ses articles : « Pourquoi les Gabonais s’accrochent-ils aux postes ? », Mays-Mouissi, spécialiste en analyses économiques, y détaille les émoluments de nos hauts fonctionnaires : « Les ministres sont payés 58 millions de FCFA par année. Soit 34,8 millions de salaire auquel s’ajoute 24 millions de primes. A cette somme, il faut ajouter les frais de missions hors du Gabon qui sont de l’ordre de 500 000 CFA par jour. Les ministres d’Etat touchent 78 millions de FCFA par an dont 42 millions de FCFA de salaire et 36 millions de primes versées trimestriellement. Ce qui fait une moyenne de 6,5 millions de FCFA mensuels. A cela s’ajoute les primes dont les taux n’ont pas été précisées. L’analyse de Mays-Mouissi ne révèle pas le salaire du premier ministre. Cependant, elle dévoile quand même le budget qui lui est dédié, ainsi qu’à son cabinet. Au cours de l’année 2012, celui-ci s’est élevé à 479 millions de FCFA comprenant 75 millions FCFA pour le carburant des véhicules de fonction ; 140 millions pour les frais de missions et autres déplacements ; 20 millions de FCFA pour les réparations et entretien des moyens roulants, etc. » Or, que gagne un directeur de cabinet du président de la République au Gabon ? 2500 000 FCFA par mois, selon le décret n°12 du 28 janvier 2010.

Autrement dit, rejoindre le gouvernement  constitue donc un plus. Et le mot de remerciement de BLA, mélodramatique et visiblement heureux de son sort, le laisse entendre : « Ce soir, ma mission en tant que directeur de cabinet du Président de la République gabonaise est arrivée à son terme. Ces deux dernières années, suivant la volonté du chef de l’État, SEM Ali Bongo Ondimba, jamais autant de réformes n’ont vu le jour au Gabon. Je tiens à réaffirmer ma profonde gratitude et mes sincères remerciements à l’endroit de SE le Président de la République, M. Ali Bongo Ondimba, pour l’honneur qu’il m’a fait de le servir, et à travers lui, notre Pays, durant cette période charnière. Albert Camus, dont on célèbre aujourd’hui l’anniversaire de la naissance, disait : “L’amour, c’est tout donner, tout sacrifier.” Durant ces deux années exceptionnelles, je peux dire : j’ai tout donné, tout sacrifié pour le Président et pour notre Pays. Cela restera pour moi une grande satisfaction. Dès demain, je poursuivrai ma mission au service du Président et du Pays…»

Pourtant, quelques questionnements peuvent conduire à relativiser cet auto-satisfecit de circonstances, officiel et compact, à le lézarder et à montrer que l’entrée de BLA au gouvernement n’est vraiment pas synonyme de promotion dans le Gabon des Bongo et, surtout, d’après Omar Bongo Ondimba. Pour beaucoup d’observateurs, et, probablement, à raison, BLA vient d’être victime d’une lutte des clans déclenchée au sein du système-Bongo par ABO lui-même, depuis la disparition de son fondateur, en 2009. Une lutte qui, de l’AVC d’octobre 2018 jusqu’à cette mise à l’écart de BLA de la présidence, a même pris une autre dimension. Il ne fait l’ombre d’aucun doute que les trois principales factions politico-financières qui se disputent la conduite des opérations de l’Etat depuis octobre 2018 ont toujours été le fils et l’épouse d’une part, la Tour de Pise d’autre part, et, enfin, BLA et ses équipes. Ces derniers, désormais éloignés du palais du bord de mer, ne font-ils pas là, comme le soulignait un confrère dans un article intitulé « Haut-Ogooué, le caillou dans la chaussure de BLA » (Le Mbandja), les frais de «  l’inquiétude qui règne au sein des élites altogovéennes qui, depuis la mort du patriarche, ne sont finalement plus sûres de rien. L’éviction de l’ancien directeur de cabinet Boguikouma – remplacé par BLA -, d’Ali Akbar Onanga Y’Obegue et celle, un temps, d’Ernest Mpouho Epigat…ou encore les incartades d’un Idriss Ngari pestant, en pleine assemblée nationale, contre le Plan Stratégique Gabon Emergent sont autant de faits qui montrent qu’ABO, depuis son accession à la fonction de président de la République, en 2009, n’a pas vraiment rassuré les élites altogovéennes. » Pour notre confrère,  « il tombe sous le sens » que la présence d’ABO « dans le Haut-Ogooué » ne peut s’expliquer que par le fait que « le passage de son dircab est resté en travers de la gorge desdites élites. » C’est pourquoi, face au triomphalisme ambiant et démonstratif qui entourait les tournées de BLA, notamment lors de celle du Haut-Ogooué, Le Mbandja relevait une zone d’ombre et prévenait : « Le G2 n’a certainement pas fini de faire parler de lui. »

Il faut avoir à l’esprit qu’une purge politique, véritable « nettoyage des écuries d’Augias », a été instillée et planifiée sous l’œil bienveillant d’ABO dès son accession au pouvoir en 2009. Première vague, l’épuration politico-administrative des « amis du père » – dont une bonne partie vient du Haut-Ogooué – par son directeur de cabinet Maixent Accrombessi Nkani et le Mouvement Gabonais des Amis pour Ali Bongo (MOGABO) ; seconde vague, celle d’une partie des élites alto-govéennes à proprement parler, notamment téké, par son autre directeur de cabinet BLA et l’Association des Jeunes Emergents Volontaires. Ces campagnes d’épuration ne sauraient manquer d’occasionner des survoltages. Mais alors, les bons fusibles, pour éviter les incendies et la destruction de l’ensemble du système  et garantir l’intégrité de son alimentation, fondent, sautent, et sont remplacés. Notamment, pendant une période de surintensité, comme celle que nous vivons actuellement.

Le retour de Marie-Madeleine Mborantsuo au-devant de la scène va-t-il suffire à rassurer les élites politiques du G2 ? Aura-t-elle besoin d’un coup de main de l’opposition – et certains sont prêts à lui tendre cette main secourable – pour bâtir un consensus national pour que s’y rallient, nolens volens, les « contestataires » du Haut-Ogooué ? En tous cas, pour l’heure,  ni Sylvia, ni Nourredine ne peuvent se passer du concours de 3M…dans cette province.

Quant à la France qui « gère » officiellement le dossier post-électoral gabonais depuis 2017, elle donne l’impression de ne pas s’intéresser à l’évolution des escarmouches locales qui pourraient accroitre les tensions. Cependant, d’aucuns opposent qu’en réalité, elle en suit attentivement les épisodes. Il fuite même qu’à la suite de la visite de Jean-Yves Le Drian au Cameroun, le 26 octobre dernier, un émissaire de Paul Biya aurait fait le déplacement de Libreville. Les mesures contre BLA interviennent après. De là à établir une relation de cause à effet, il n’y a qu’un pas que certains n’hésitent déjà plus à franchir. Mais, prudence, peut-être que BLA n’est pas le fusible qu’on croit mais plutôt un disjoncteur. Et la grosse différence dans l’affaire, c’est que si le premier fond en cas de surintensité et qu’on s’en débarrasse, le second, lui, est réarmable parce que conçu pour ne subir aucun dommage lors de son fonctionnement. La proposition de BLA d’un nouveau dialogue national « avec tous les partis gabonais » aurait, à en croire La Lettre du Continent n°811 du 6 novembre 2019, « mis le feu aux poudres » et scellé son arrêt de mort politique. Pourtant, non seulement, une telle proposition figure parmi les résolutions adoptées par le parlement européen en 2017 sur le Gabon, mais, en outre, Le Monde Afrique du 23 octobre dernier nous rappelle les dispositions d’esprit dans lesquelles le patron de la diplomatie française s’est rendu, tout récemment, au Cameroun : « La visite de Jean-Yves Le Drian intervient alors que début octobre M. Biya a orchestré un « grand dialogue national » et libéré une centaine d’opposants politiques dont Maurice Kamto, le plus emblématique d’entre eux. Le chef de la diplomatie française souhaite ainsi « prendre acte et encourager la poursuite de la dynamique enclenchée là »

Alors, fusible ou disjoncteur, le BLA ?

 

Stéphane MWAMEKA

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