Accueil Politique Exécutif: au Gabon, un PM, « ça ferme sa gueule »

Exécutif: au Gabon, un PM, « ça ferme sa gueule »

PARTAGER
Un précédent gouvernement en photo de famille lors d'un précédente conseil des ministres/©DR

Un Premier ministre au Gabon ne gouverne pas. C’est bien connu. Une vérité sortie de la bouche d’un expert en la matière qui, sous Albert-Bernard, puis Omar Bongo, 15 ans durant, a pu mesurer concrètement la vacuité de la fonction de PM au Gabon. Léon Mebiame. Après, il y a eu Casimir Oye Mba. Suivi de Paulin Obame Nguema, puis de Jean-Félix Ntoutoume Emane, Jean Eyeghe Ndong, Paul Biyoghe Mba, Raymond Ndong Sima, Daniel Ona Ondo, Issoze Ngondet  et Julien Nkoghe Bekale. Tous des jockeys d’une même écurie qui tournent en rond. Et, depuis près de 45 ans, dix PM se sont succédé. Cinq, de 1975 à 2009, 34 ans, pour le père Bongo, et cinq également pour le fils, en seulement 10 ans de magistère. Comme quoi, au Gabon, les PM passent et trépassent en silence, les Bongo restent.

Alors, après Julien Nkoghe Bekale, qui ?

Une question qui aurait plus de sens sous ABO que sous OBO ? Il est permis d’en douter. Ailleurs, on constate que « les présidents et les ministres passent, l’administration reste ». En France, on a même créé l’ENA pour conditionner ces grands clercs chargés de garder la boutique pendant que les politiques se succèdent sur le devant de la scène. Le problème, dans notre pays, c’est justement qu’à part Albert-Bernard Bongo, Omar Bongo Ondimba, et Ali Bongo Ondimba, aucun autre politique n’a jamais occupé le devant de la scène au Gabon. En définitive, depuis 1967, ce qui assure la continuité de l’Etat, c’est la pérennité du président de la République. Et lorsque ce dernier se choisit un PM, il le fait en fonction de ses orientations politiques de telle manière à disposer d’un relais fidèle à ce poste-fusible. Luc Bengono Nsi, dans un entretien accordé à notre confrère « Le Mbandja », révélait  que le Président Omar Bongo, alors que la Conférence Nationale battait son plein, avait discrètement reçu une délégation de l’Opposition « pour lui proposer de le laisser terminer son mandat dans 3 ans et en contrepartie, le poste de Premier ministre, Chef du Gouvernement reviendrait à l’Opposition. Cet accord verbal allait rassurer les Opposants qui allaient désormais prendre une part très active aux travaux des commissions. OYONO ABA’A Simon Vice-Président de la Conférence nationale, présida la Commissions des Institutions qui posa des bases de la Constitution de la période transitoire et de la Constitution définitive de mars 1991 ouvrant une nouvelle période marquée principalement par la réduction du mandat présidentiel et la limitation des mandats au sommet de l’Etat. »

Mais, car il y a un mais, « avant la fin officielle des travaux, poursuit Luc Bengono Nsi,  l’Opposition était prise de cours par la nomination subite de Mr. Casimir Ange OYE MBA Gouverneur de la Banque des Etats d’Afrique Centrale, en qualité de Premier Ministre Chef du Gouvernement gabonais. L’Opposition se retira dans une salle et ne prit pas part à la cérémonie de clôture. »

Omar Bongo était bien conscient que le poste de PM à l’issue de la Conférence Nationale ne pouvait qu’échoir à Paul Mba Abessole, l’opposant avec lequel Paris et Libreville avaient négocié la perspective d’une dissolution de l’Assemblée nationale et la mise en place d’une constituante, le RSDG. Le danger pour OBO résidait dans le fait que le « futur » PM Paul Mba Abessole qui bénéficiait, lui aussi, de la bienveillance de Paris, pouvait, à la longue, se muer en un candidat sérieux à la succession présidentielle. Un risque qu’Omar Bongo, en son for intérieur, se refusa à courir. Pendant 25 ans, il s’était désigné comme chef du gouvernement le très docile Léon Mebiame, ce n’est pas maintenant qu’il allait changer cela. Dans une interview historique accordée au journal Le Bûcheron, en 1993, Mebiame l’avait bien confirmé: «Je n’ai jamais gouverné», laissant entendre que les pouvoirs, tous les pouvoirs, étaient concentrés entre les mains d’un seul homme, Omar Bongo.

Rusé comme pas deux, OBO savait que le poste de PM jeté en appât à l’opposition ne pouvait que raviver les égos. Et  surtout isoler Paul Mba Abessole et ce RSDG concocté sur les bords de la Seine qui l’aurait contraint non seulement à se séparer d’un outil essentiel de son pouvoir : une assemblée nationale aux ordres mais, également, à s’embarrasser d’un PM auréolé de la souveraineté de la Conférence Nationale.

Le choix d’Oye Mba n’est donc pas fortuit. Un choix avec lequel Omar Bongo Ondimba se sentait plus sécure. Comme avant Oye Mba, avec Léon Mebiame, et, après, avec les trois suivants.

Ceci pour dire que la question de savoir qui sera PM est une question hautement stratégique au Gabon. Ce sont moins les compétences techniques de l’homme ou de la femme que sa fidélité qui comptent pour sa désignation comme PM. D’ailleurs, notre constitution ne fait plus aucun mystère à ce sujet : « Avant leur entrée en fonction, les membres du Gouvernement prêtent serment devant le Président de la République, en présence de la Cour Constitutionnelle, selon les termes ci-après : « Je jure de respecter la Constitution et l’Etat de droit, de remplir consciencieusement les devoirs de ma charge dans le strict respect de ses obligations de loyauté à l’égard du Chef de l’Etat, de garder religieusement, même après la cessation de mes fonctions, la confidentialité des dossiers et des informations classés secret d’Etat et dont j’aurai eu connaissance dans l’exercice de celles-ci. » (Article 15 nouveau)

On le voit bien, cette rédaction insiste sur le joug qu’en République gabonaise doit nécessairement accepter de subir tout membre du gouvernement, y compris le PM, dans sa relation avec le Chef de l’Etat. Penser, comme on le lit dans la presse, que d’autres qualités autres que politiques – technocratiques, par exemple   – interviennent dans la nomination d’un PM revient à volontairement ignorer une pratique semi-séculaire pourtant bien établie du système politique gabonais : la loyauté envers le Chef de l’Etat. Et, la plupart des noms qui circulent ici et là en vue de diriger le prochain gouvernement sont ceux de personnalités qui, en matière de loyauté politique à l’endroit d’Ali Bongo Ondimba, n’ont plus rien à démontrer. Qu’il s’agisse d’Ossouka Raponda, d’Alain Claude Billie By Nze, de Denise Mekam’ne Edzidzi Taty ou d’autres.

Ne s’agirait-il pas plutôt, dans le contexte gabonais d’aujourd’hui, de rompre avec la continuité que ces figures incarnent. Mais le pouvoir actuel est-il en mesure d’aller au-delà des travées politiques habituelles pour choisir un PM qui ne soit pas du PDG  et qui reflète les dynamiques politiques et sociales qui expriment depuis 2016 l’ambition de procéder à des réformes plus ou moins profondes des fonctionnements politiques, économiques et sociaux du pays ?

Des Accords politiques d’Angondje à la CNR de Jean Ping en passant par la PG 41 dirigée actuellement par le RPG, sans oublier la société civile, il ne fait aucun doute que ces dynamiques existent bel et bien. Leurs multiples propositions, même si toutes ne font pas toujours l’unanimité entre elles, le prouvent bien : déclaration de vacance du pouvoir, dissolution de l’Assemblée nationale, mise en place d’une constituante, tenue d’un nouvelle concertation nationale, etc… Des indications qui traduisent, pour reprendre les mots de Célestin Nguema Oyame, qui, le 10 décembre 2019, portait la PG41 sur les fonts baptismaux, une «volonté commune des partis de lutter contre toute forme de confiscation du pouvoir, promouvoir l’alternance politique démocratique et parvenir à un changement de système politique qui met en place une nouvelle forme organisationnelle dans le pays».

En d’autres termes, au prochain PM, s’il doit conduire le pays vers « l’alternance démocratique et parvenir à un changement de système politique », il lui faudra, à la différence de tous ses prédécesseurs, apprendre à… Gouverner. A défaut, le successeur de Nkoghe Bekale, à l’instar de ses prédécesseurs, sera également atteint du syndrome de Mebiame : ne pas gouverner et fermer sa gueule. Les Gabonais comprendront alors que le mal gabonais se situe plus haut que le PM.

Stéphane MWAMEKA

PARTAGER