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Entretien avec Luc Bengonne Nsi « Après plusieurs années de combat, il faut distinguer la recherche des intérêts personnels et le combat de libération de notre pays qui exige beaucoup d’abnégation et de sacrifice »

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Luc Bengone Nsi/DR.

Farouche opposant au régime actuel, Luc Bengone Nsi, combattant de la première heure est longtemps resté silencieux. Depuis la dernière élection présidentielle d’août 2016, il ne sait pas confier à la presse. Dans cet entretien, il donne ses sentiments sur les derniers mouvements politiques dans le pays. Ici l’intégralité de cet entretien, réalisé conjointement  par hebdomadaire le Temps et pyramidmédiagabon. Lecture.

 

Le Temps : Mr le Président, l’Union Européenne prend part en ce moment à la 38èmesession des Droits de l’Homme des Nations Unies, et dans sa déclaration, elle invite tous les acteurs politiques gabonais à prendre part aux prochaines batailles électorales entre autres, législatives et locales pour apaiser le climat politique délétère que connait le Gabon depuis la fin de la présidentielle 2016. Soutenez-vous ou non la position de l’UE ?

 

Luc Bengono Nsi : je vous remercie de me donner la possibilité de réagir à la déclaration de l’UE, concernant les prochaines élections législatives. Pourquoi cette institution profite-t-elle de son passage à la 38ème session des Droits de l’Homme, pour inviter les leaders politiques gabonais à prendre part, j’allais dire impérativement aux prochaines élections législatives , alors que cette Commission a été saisie à plusieurs reprises, sauf erreur de ma part si je me trompe, par la société civile et certains acteurs politiques gabonais pour poser le problème du drame qui a suivi l’élection présidentielle de 2016, et ces derniers attendent une position claire et limpide de cette Commission des Droits de l’Homme sur ce dossier ? Je précise qu’après l’élection présidentielle dont les résultats ont été largement contestés par la majorité des Gabonais et même par les observateurs de l’Union Européenne, le pouvoir a sévi avec violence et tué plusieurs Gabonais. A notre grand regret, la communauté internationale semble indifférente à cette situation très grave qui a endeuillé plusieurs familles gabonaises. Je conçois très mal que cette commission n’ayant pas sanctionnée les auteurs de ce drame puisse recommander aux acteurs politiques de prendre part aux prochaines élections législatives dont les conséquences pourront être les mêmes. Veut-on nous faire croire que nous ne serions pas conscients de la situation réelle de notre pays aujourd’hui ?

 Le MORENA est –il partant aux législatives 2018 au Gabon ?

Luc Bengono Nsi : le plus gênant, en ce qui concerne le MORENA, repose sur le fait que certains qui s’en réclament fassent partie de la majorité présidentielle et à ce titre pourraient prendre part aux élections en attendant le franc électoral. D’autres se disent toujours du MORENA et se réclamant de l’opposition acceptent de s’associer avec le groupe des opposants qui s’est engagé à participer à ces élections. Mais, Nous qui constituons le groupe fidèle à l’idéologie des fondateurs du MORENA, estimons que les conditions ne sont pas réunies aujourd’hui pour une élection régulière, libre, transparente et crédible. Il suffit de lire le journal l’Union qui a publié dernièrement les sièges et le nombre des bureaux de vote par siège ce qui démontre l’inégalité troublante du découpage électoral dans notre pays. Dans ce document, on découvre des sièges dont le député est élu avec 5 ou 6 bureaux de vote ; et dans d’autres localités et provinces, on trouve parfois les sièges ayant entre 16 ou 41 bureaux de vote pour élire un seul député. Les 5 ou 6 bureaux de vote seraient-ils les sièges des grands électeurs ? Et ceux des sièges disposant entre 16 et 41 bureaux de vote seraient-ils les sièges de petits électeurs ? Nous estimons que la démocratie représentative ne peut reposer sur de telles bases volontairement faussées, d’une très haute injustice et d’inégalités. Le MORENA, s’est toujours battu pour l’instauration dans notre pays d’une démocratie véritable qui repose sur une alternance pacifique au pouvoir. Il s’étonne également que le vote du Président du Centre Gabonais des Elections, ait permis à un ancien collaborateur de la Présidente de la Cour Constitutionnelle, de devenir président de cette institution. Dans ces conditions, pourrait-on croire que le CGE puisse être neutre comme l’exigerait le peuple gabonais ?

Mr le Président, quelles sont vos relations aujourd’hui avec Jean Ping, véritable vainqueur de la présidentielle 2016 ?

Luc Bengono Nsi : J’aurai bien voulu ne pas répondre à cette question qui m’embarrasse quelque peu. En réalité, le Président Ping et moi, n’étions pas tombés d’accord pour la participation à l’élection présidentielle 2016. Nous pensions que l’opposition et le peuple gabonais disposaient de plusieurs dossiers qui pouvaient conduire à la destitution d’Ali Bongo, notamment ses origines et faux documents présentés aux différentes consultations, cela vient d’être prouvé par le retrait au Tribunal de Paris, de la plainte qui avait été portée contre Pierre Péan. Retrait sous-entendant que ce dernier disposerait des preuves irréfutables sur les origines d’Ali Bongo. Nous estimons que l’opposition appuyée par le peuple gabonais, malgré tous les risques qui devaient en découler, devait se battre pour sauvegarder l’honneur et la dignité de la nation. Mais la participation à l’élection, non seulement allait donner à Ali l’idée de sa légitimation mais, conscient de son impopularité, il allait passer outre les résultats sortis des urnes, pour s’imposer par les armes. Nous ajoutions d’ailleurs que cette deuxième élection présidentielle allait faire perdre le contrôle du pays au peuple gabonais. A cette occasion, nous annoncions au Président Ping et à ceux qui le soutenaient comme René Ndemezo’o et les autres, que je ne serai pas à Libreville, mais dans mon village lors de ces consultations, car je ne voulais pas vivre ces moments dramatiques. Depuis lors, nous n’avons pas eu l’occasion de nous retrouver. Mais il n’y a pas de conflit personnel entre nous. L’idéal serait la mobilisation de tous les acteurs politiques et du peuple gabonais pour libérer notre pays.

Mr le Président, certains de vos Pairs de l’opposition notamment Michel Menga, David Mbadinga et Jean de Dieu Moukagni Iwangou, ont intégré le nouveau gouvernement. Avez-vous été consulté pour y entrer ? Sinon à quand l’entrée au gouvernement de Luc Bengono Nsi ?

Luc Bengono Nsi : J’avoue sincèrement que je n’ai pas été consulté, et je suppose que ceux qui ne l’ont pas fait devinaient déjà la réponse. Si certains amis dont les noms sont cités plus haut ont estimé qu’ils pourraient aller mener leur combat au sein du gouvernement comme le vers dans un fruit, je ne pourrai que leur souhaiter bonne chance, car, je pense qu’ils n’ont pas renoncé à leur intime conviction. J’ajouterai qu’après plusieurs années de combat il faut distinguer la recherche des intérêts personnels et le combat de libération de notre pays qui exige beaucoup d’abnégation et de sacrifice. Il est évident que notre pays est réellement dirigé par des cercles ésotériques dont les objectifs ne semblent pas être la recherche du bonheur du peuple gabonais. La preuve nous est donnée par la situation actuelle du pays où le peuple vit dans la misère et la pauvreté. Sans vouloir exposer qui que ce soit, on s’aperçoit que le Président Léon Mba aurait été Franc Maçon, le Président Omar Bongo, l’a été également, et aujourd’hui, une vidéo nous a présenté l’intronisation d’Ali Bongo, en qualité de Grand Maître de la Grande Loge Nationale du Gabon. Le peuple Gabonais, aurait donc bien compris qu’il ne serait que l’objet de multiples manipulations.

 Le Gabon vient d’être classé 2ème pays, le plus dangereux d’Afrique, après le Soudan en termes d’insécurité par un organisme international spécialisé en la matière. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle ? Et avez-vous des propositions efficaces de lutte contre l’insécurité grandissante au Gabon ?

Luc Bengono Nsi : Je ne suis nullement surpris par ce classement au regard de tout ce que nous vivons à longueur de journée. Notre interrogation porte sur le fait de savoir si le peuple gabonais était devenu anthropophage ? Et si le pouvoir, ressentant le rejet du peuple, s’est finalement décidé à instaurer, sur l’ensemble du territoire, la terreur et la peur. Il ne m’appartient pas de faire des propositions, car ceux qui sont au pouvoir ont la responsabilité d’assurer la sécurité du peuple gabonais. On avait pensé que l’augmentation des effectifs des Forces de Sécurité découlait de ce souci d’endiguer toutes les formes de criminalité et de vandalisme. Malheureusement, il n’en est rien.

Avez-vous une dernière préoccupation ?

Luc Bengono Nsi : Je voudrais à nouveau remercier votre journal, de l’opportunité qu’il m’offre pour réagir à certaines préoccupations de mes compatriotes. Je voudrais rapidement évoquer les différentes mesures que le gouvernement vient de prendre lors du conseil des ministres du 21 juin 2018, et celles de lundi 25 juin 2018. Des mesures drastiques prises pour supprimer certains postes de responsabilités sans donner à ces anciens responsables la possibilité d’exercer ailleurs. Réduire les revenus des agents de l’Etat allant de la suppression des avantages financiers divers au gel des recrutements, des reclassements, des concours professionnels sans préciser ce que gagnerait l’Etat en terme financier dans l’application de ces mesures etc…tout ceci venant après l’augmentation du prix du carburant à la pompe et de la bouteille de gaz. Cela confirme, ce que j’ai évoqué plus haut, le peuple gabonais est soumis éternellement à la misère et à la pauvreté. Pourquoi après les New-York forums, les 2 CAN de football impopulaires, les courses de bateaux, le carnaval des prostituées Brésiliennes, tous les excès possibles et inimaginables, après avoir déstructuré l’administration en créant les agences qui échappent aux différents contrôles administratifs traditionnels, c’est au peuple gabonais et surtout les agents de l’Etat, à qui on demande de payer la note salée de ces errements. En plus, nous regrettons que pendant cette période, la Direction du Trésor Français, qui gère le compte d’opération par lequel passent les devises de l’Etat gabonais pour les autres zones monétaires, n’ait pas attiré l’attention non seulement des autorités gabonaises mais aussi du peuple gabonais sur les risques d’une banqueroute éventuelle. Il est évident que cette situation laisse penser que le pouvoir gabonais, le FMI, la Banque Mondiale et d’autres instances internationales militent contre le bonheur du peuple gabonais et du développement de son pays. Des détournements massifs sont apparus dans tous les secteurs, mais jusque-là, aucun reversement ne semble avoir été effectué. Les transferts monétaires illicites vers les paradis fiscaux ont été réalisés sans la moindre réaction du Trésor Français ou du FMI. Pourquoi faire le médecin après la mort ? Il appartient au peuple gabonais de comprendre que son bonheur ne peut être bâti que par lui-même. Et dire que dans ce climat, ce peuple est appelé à participer à une élection, à la suite de laquelle les hommes du pouvoir vont se faire déclarer élus. De qui se moque–t-on ? Je vous remercie.

                                                             

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