Accueil Politique Débat: Quel code du travail pour quel code moral ?

Débat: Quel code du travail pour quel code moral ?

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La plénière de la réforme du code du travail/©DR

Il est plus qu’une évidence que le débat politique, au Gabon, voit progressivement la vedette lui être ravi par le débat social qui semble vouloir s’installer durablement chez nous. Yama, Libama, Sylvain Mayabith Binet, Fridolin Messa, Wenceslas Mba Nguema et d’autres occupent le terrain de la contestation sociale – et parfois politique. 

La réforme du code pétrolier, celle du code du travail reflètent assez bien l’expression d’intérêts contradictoires que l’Etat tente de concilier. Entre travailleurs et leur principal « patron » qu’est le vieil Etat rentier, et de potentiels investisseurs étrangers qui souhaiteraient que le climat des affaires au Gabon leur soit propice. Autrement dit que le travailleur coûte moins cher. Entre les pauses électorales, les contradictions sociales rejaillissent. La société gabonaise en est grosse – et, sans doute, de contradictions sociétales aussi – non résolues depuis plus d’un demi-siècle.

Nous nous limiterons aux premières. L’Etat gabonais, principal pourvoyeur d’emplois, est manifestement arrivé à essoufflement. Le pétrole gabonais se vend beaucoup moins bien. Le matelas financier qui permettait à Omar Bongo Ondimba d’amortir la demande sociale s’est désenflé au fil des baisses régulières des prix du baril. Mais, en revanche, la prédation des deniers publics, elle, s’est, tout comme les demandes d’emplois administratifs, amplifiée. Le pays vogue donc, depuis la fin des années 1970, de Plan d’ajustement structurel en Plan d’ajustement structurel. Au cœur de ces plans : réduire le train de vie de l’Etat. Ce qui n’a d’autre traduction que le dégraissage de la Fonction publique. Visé, au premier chef, le nombre de fonctionnaires dont le pouvoir d’achat fond comme neige au soleil mais surtout les jeunes demandeurs d’emplois qui se heurtent désormais aux portes closes de la Fonction publique. Seule une toute petite minorité de privilégiés qui ont pu accumuler des fortunes sous Omar Bongo Ondimba et Ali Bongo Ondimba parvient à s’en sortir et à « sauver » ses progénitures. On les retrouve et au pouvoir et dans l’opposition. Que faire ?

L’Etat semble avoir trouvé la solution: réécrire ses textes législatifs, reformater l’école gabonaise, les enseignants et les apprenants pour qu’ils s’inscrivent dans une logique de « former pour l’emploi » et, certainement, pour attirer les investisseurs. Propos d’Ali Bongo Ondimba : «Il est grand temps d’enrayer ce cycle infernal, de prendre nos responsabilités et d’agir. Je note, à travers votre présentation, des recommandations qui devraient contribuer à transformer notre éducation. Changer de paradigme en consacrant notamment le principe ‘Former pour l’emploi qui a trop longtemps été un tabou». Dans la même foulée, le coordonnateur général des travaux de la task-force sur l’éducation-formation-emploi, le professeur Patrick Toufick Mouguiama Daouda : « On a constaté qu’il y avait déséquilibre entre l’enseignement général et l’enseignement professionnel, notamment 5% seulement pour l’enseignement professionnel, contre plus de 90% pour l’enseignement général alors même que les métiers qui embauchent sont techniques et dans la formation professionnelle. Il faut inverser les proportions, de telle sorte que lorsque les jeunes sortent de la formation aient du travail. Pour cela, c’est la filière professionnelle, dont les métiers qui sont pourvoyeurs d’emploi».

Comme le dit l’écrivain français Armand Farrachi « Dans le domaine des idées sur l’état de la planète, la règle est que tout ce qui pourrait sembler négatif (destruction, pillage…) doit être évoqué par un terme positif (progrès, flexibilité, modernisation…) Rien n’est détruit, tout est « valorisé« . (Petit lexique d’optimisme officiel – Page 16 – Fayard – 2007). Autrement dit, les réformes dans lesquelles s’engage le pouvoir visent, en fait, à ce que l’Etat emploie beaucoup moins. Il lui faut donc diriger les demandes d’emplois vers « les métiers qui embauchent » et non plus vers la fonction publique avec ce que cela comporte de garanties et de privilèges en termes d’acquis sociaux. Ces nouveaux demandeurs d’emploi, pour sortir du chômage, devront donc affronter le nouveau code du travail gabonais qui ne parle que de « flexibilité du travail » dont la philosophie essentielle est la remise en cause de l’organisation et du Code du travail actuels – donc des fameux acquis sociaux en vigueur – pour s’adapter aux « contraintes du marché » pouvant ainsi recourir à un marché du travail précaire (contrat à durée déterminée, personnel intérimaire, salaires liés à la performance ou licenciements).

Arnaud Engandji, encore ministre, indiquait clairement que l’essentiel des travaux sur le Code du travail porterait sur « la flexibilité » : « Le Gabon a ratifié une centaine de conventions internationales il est question de regarder l’intégration de ces normes dans le corpus législatif et réglementaire en vigueur. Evidemment tout ce qui entraîne flexibilité, création d’emploi, réduction de charges ». Un arsenal renforcé par une « nécessaire réduction des charges qui pèsent sur les employeurs et souplesse dans les types de contrats de travail ». Pour rassurer les travailleurs, on laisse entendre que toutes ces réformes devraient être accompagnées « d’une ceinture de sécurité pour garantir les conditions d’emploi aux travailleurs tant nationaux qu’étrangers qui sont sur le territoire national» (Engandji).

Cette réforme radicale du Code du travail, même si elle n’est pas dénuée de sens, mais parce qu’initiée  par un pouvoir décrié et isolé politiquement et moralement depuis maintenant plus de 10 ans, pour ce qui concerne Ali Bongo Ondimba, pourra-t-elle échapper aux tensions sociales ?

Stéphane MWAMEKA

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