Hackers séquestrés, secret d’Etat, appli « pirate »… Polar au Gabon

Hackers séquestrés, secret d’Etat, appli « pirate »… Polar au Gabon

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Alors que la Cour constitutionnelle doit se prononcer sur le résultat de la présidentielle au Gabon, deux Ivoiriens demeurent prisonniers du gouvernement d’Ali Bongo car les informations qu’ils détiennent sont trop sensibles.

Depuis près d’un mois, deux jeunes Ivoiriens – un petit génie de l’informatique et un entrepreneur (un peu trop) opportuniste – sont gardés au secret par le gouvernement gabonais. Leurs téléphones sont confisqués.

Le régime d’Ali Bongo n’a jamais communiqué sur leur sort. Ils ne sont pas officiellement mis en examen. Un avocat commis par certains de leurs proches a été fermement empêché de les voir. Ce sont les prisonniers les plus invisibles d’Afrique centrale.

Leur crime  ? Avoir accepté de travailler, dans le cadre de l’élection présidentielle du 27 août dernier, pour le candidat… Ali Bongo, président sortant. Vous avez dit bizarre  ? Pas tout à fait.

Storytelling victimaire

Si N’Cho Yao (le geek) et Gueu Zian (le businessman) sont séquestrés, ce n’est pas parce qu’ils sont des adversaires du pouvoir gabonais. C’est parce qu’ils détiennent une partie de la vérité sur le poker menteur électoral qui risque de faire exploser le pays, qu’ils se retrouvent confinés dans la zone de refoulement de l’aéroport de Libreville. Rembobinons.

Récemment, nous t’alertions, cher lecteur, sur ce polar politico-technologique. A la suite d’une énième élection contestée, le pouvoir d’Ali Bongo, fils et héritier d’Omar Bongo (défunte figure emblématique de la Françafrique), pointé du doigt pour avoir triché – notamment en faisant voter les morts dans son fief du Haut-Ogooué – ripostait en accusant son principal adversaire, Jean Ping, d’avoir embauché des hackers ivoiriens dans le but d’organiser des fraudes électorales. Une charge surréaliste dans un pays où le système électoral est 100 % manuel.

Mais elle a eu quelque effet, sinon au Gabon, du moins ailleurs en Afrique francophone. Pour une raison simple  : Ali Bongo, en dépit de son pedigree, s’est posé en victime de la Françafrique, faisant notamment filtrer sur Internet une conversation compromettante entre Ping et Mamadi Diané, conseiller du président ivoirien Alassane Ouattara, lequel est une figure très clivante en Afrique depuis son arrivée au pouvoir dans les soutes de l’armée française en 2011.

C’est ce storytelling victimaire que les deux séquestrés ivoiriens de l’aéroport de Libreville pourraient bien tailler en pièces, s’ils étaient libérés.

Contrôle des données

Nous sommes parvenus à recueillir leur témoignage, par une voie indirecte mais fiable. Et il complète le puzzle d’une incroyable histoire qui raconte une bataille féroce pour le contrôle des données sorties des urnes dans un contexte où, selon un «  bon mot  » attribué à tort ou à raison à Bongo père, «  on n’organise pas une élection pour la perdre  ».

En Afrique comme ailleurs, ce qui rend la fraude électorale possible est une sorte d’asymétrie de l’information. Du coup, les candidats font tout pour organiser, à côté des institutions officielles, leur propre système de collecte et d’agrégation des procès-verbaux issus des bureaux de vote.

Il y a quinze ans, ils se servaient des SMS et des feuilles Excel. Aujourd’hui, ils se battent à coup d’applications mobiles et de serveurs de base de données. Hier, ils faisaient appel aux «  sorciers blancs  » de la com pour construire leur discours. Désormais, chacun veut son bouffeur de code tout juste sorti de l’école…

Trois équipes de geeks

Avant l’élection présidentielle gabonaise, trois équipées de geeks se mettent en branle.

  • La première se veut proche de la société civile. Emmenée par Pierre-Desthin Sogue, ingénieur gabonais vivant au Canada, elle met en place une application de vigilance citoyenne, dénommée Regab, qui doit permettre aux différents observateurs de filmer les procès-verbaux des bureaux de vote afin d’empêcher toute altération des résultats dont ils témoignent. Elle a aussi l’intention de les publier au fur et à mesure, pour des raisons évidentes de transparence.
  • La deuxième est dirigée par un entrepreneur ivoirien qui est aussi chargé de mission auprès d’un conseiller spécial de Ouattara  : Jean-Marc Zoé. C’est ce dernier qui enrôle Yéo Sihifowa, l’informaticien brandi comme un trophée par les médias proches du clan Bongo, pour le compte de l’opposant Jean Ping, ancien président de la Commission de l’Union africaine, dont l’épouse est ivoirienne. Ping, qui voit Regab d’un bon œil, veut tout de même mettre son propre système de collecte et de décompte en place.
  • La troisième ? Avant le scrutin, Gueu Zian (un des deux séquestrés de l’aéroport de Libreville), apprend que Jean-Marc Zoé, qui fréquente les mêmes milieux politiques que lui à Abidjan, a dégoté un marché auprès de Jean Ping. Il en informe des proches d’Ali Bongo, à qui il propose le même type de services. Il n’est pas à proprement parler un dieu du code.

Du coup, il «  recrute  » notamment Yao N’Cho, un «  white hat » très médiatique, qui offre notamment ses services à la cellule de lutte contre la cybercriminalité de son pays, sous la tutelle du tout-puissant Hamed Bakayoko, ministère de l’Intérieur.

Piégés par Bongo

La troisième équipe ainsi constituée entre en contact avec les hommes d’Ali Bongo via une entreprise de gardiennage sulfureuse, qui passe pour la milice privée du pouvoir de Libreville  : la Société gabonaise de services (SGS), contrôlée par Ernest Mpouho, l’ancien ministre de la Défense aujourd’hui affecté aux Transports.

C’est avec l’assurance d’avoir été sollicitée par des officiels qu’elle débarque à l’aéroport de Libreville le 24 août dernier. Mais Yao N’Cho et Gueu Zian se font arrêter sans aucune autre forme de procès.

Progressivement, ils vont se rendre compte qu’ils sont «  programmés  » pour être les instruments, consentants ou non, d’un vaste plan qui consiste à contrarier radicalement la transparence électorale. Les Gabonais n’ont aucune confiance en eux, mais ont bien l’intention de se servir de leur expertise.

Piratage d’appli

Depuis son lieu de rétention et visiblement sous la contrainte, Yao N’Cho pilote une équipe de hackers gabonais pro-Bongo.

La mission n’est pas de collecter les résultats et de surveiller ainsi d’éventuelles fraudes adverses. Il s’agit d’empêcher Regab, entre-temps qualifiée d’application pirate (et pourtant toujours disponible sur Google Play), de recueillir les données venues du terrain.

En quelques heures de travail, les serveurs de Regab «  tombent  ». L’application est «  down  », ce qui retarde considérablement le travail de vigilance citoyenne.

Tout doit disparaître

Mais la logique du pouvoir ne s’arrête pas là. Le 1er septembre, à la faveur d’un assaut sur le quartier général de Jean Ping, la Garde républicaine gabonaise arrête les «  Ivoiriens de Ping  » et – selon le témoignage de Philippe Andzembé, ancien gouverneur de la Banque des Etats de l’Afrique centrale – détruit rageusement des procès-verbaux qui y sont centralisés et le matériel informatique où des copies sont archivées. Manifestement, tout doit disparaître  !

Alors que la Cour constitutionnelle gabonaise – dirigée par une ancienne compagne de Bongo père, et dont les enfants sont les demi-frères de Bongo fils – est invitée à se prononcer sur le contentieux électoral, il faut croire qu’effacer les traces du forfait revient à effacer le forfait lui-même.

L’OBS du 22/09/2016 à 11h51

 

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