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Entretien avec Monsieur Francis Jean Jacques EVOUNA, Président du Conseil Gabonais du Patronat « CGP » sur l’endettement et la crise économique que traverse notre pays malgré le plan de relance économique en cours mis en place par le Gouvernement.

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Francis Jean Jacques Evouna/ (c)internet.

« Je crains que la mobilisation financière attendue par notre pays soit difficilement au rendez-vous »

Monsieur le Président bonjour !  La Rédaction et l’ensemble de notre journal vous présente ses meilleurs Vœux : de santé, de bonheur et de prospérité, ceux-ci vont également à votre famille ainsi qu’à tous ceux qui vous sont chers. Bonne et heureuse année 2018.

 Francis Jean Jacques EVOUNA : Bonjour Mesdames et messieurs les vecteurs d’éducation des masses et promotion de bonnes mœurs ! Je voudrais moi aussi me permettre de respecter la tradition qui veut que lorsqu’on entre dans une nouvelle saison alors que l’ancienne s’en va définitivement, l’on souhaite le meilleur aux autres. Il a plut au Très Haut que certains de ses enfants voient cette nouvelle saison. J’invoque et supplie donc notre père Elohim le Dieu créateur afin qu’il continue de nous bénir, de nous accorder ses bienfaits, de veiller sur nous et de nous protéger. C’est ce que je formule comme vœux au peuple gabonais, à nos gouvernants et leurs illustres familles, aux représentants diplomatiques des pays amis et leurs êtres chers, à nos frères et sœurs venus nous apporter leur force de travail, à mes collègues responsables de Syndicats et leurs familles, aux  chefs d’entreprises non syndiqués et leurs familles ainsi qu’au monde des médias par votre canal, une  bonne et heureuse année 2018. Qu’elle nous soit propice à tous égards.

 Le Gabon vit une crise économique sans précédent et le mot faillite de l’Etat est sur toutes les lèvres de nos compatriotes. D’après vous est-ce possible que nous courons le risque d’une cessation de paiements dans notre pays ?

 Je voudrais vous manifester mon sentiment de fraternité, d’amitié et de considération envers votre média car chaque fois que l’occasion vous est donnée, vous n’hésitez pas à vous tourner vers ma modeste personne pour vous partager mon point de vue sur les questions d’actualité brulante de l’heure dans notre pays et bien évidemment dans tous les domaines. Je  vous dirais ceci, en temps de crise, pourquoi le mot « faillite » est souvent à la une. La faillite est autant un concept juridique qu’une image ravageuse, synonyme d’échec, de ratage, de déconfiture. La faillite est la situation d’une personne morale ou physique qui n’est plus capable de faire face à ses engagements. Elle concerne aussi bien une personne physique, une entreprise  qu’un État. L’idée que la faillite plane sur l’avenir de certains États est une image récurrente en période de crise. Les pays menacés sont nombreux et pas des moindres. Souvenez-vous de la Grèce, des Etats-Unis ou de l’Italie. En réalité, la faillite d’un État est peu probable, voire impossible. L’on ne peut entendre parler de liquidation judicaire d’un État comme cela pourrait-être le cas d’une entreprise privée. Il faut d’ailleurs vous rappeler un principe juridique qui parle de la solvabilité permanente de l’Etat. Il est important de vous dire que l’État gabonais peine à disposer des ressources financières propres nécessaires pour son développement et cet état de fait peut effectivement laisser planer l’image négative d’une faillite de l’État. Je pense que les autorités en sont suffisamment conscientes pour prendre des mesures idoines à cet effet. Elle est très aigue cette crise.

Est-ce que c’est ce principe qui justifie notre endettement ? Son niveau actuel par rapport au PIB ? Cette situation ne nous fait-elle pas courir le risque d’une faillite ou en réalité une incapacité à rembourser notre dette globale intérieure et extérieure qui atteint des proportions inquiétantes, presque  6 milliards de dollars  de source digne de foi ?

 Je voudrais vous dire que lorsqu’un État a un déficit budgétaire, il doit emprunter pour le financer. Il faut comprendre que les déficits accumulés constituent la dette de l’État et que si ceux-ci persistent, l’État doit malheureusement s’endetter  non seulement pour équilibrer son budget  mais aussi et surtout  pour stimuler l’activité économique et ainsi relancer la croissance. Il est à noter que la dette commence à poser problème quand elle se retrouve aux alentours de 90 à 100 pour cent du PIB. Pour ce qui est de notre pays, il tourne  autour de 60 à 70 pour cent du PIB, c’est effectivement une situation très préoccupante qu’il convient de prendre très au sérieux.Pour ce niveau d’endettement, la règle est simple : il ne faut pas que le taux d’intérêt de la dette soit supérieur au taux de croissance, sinon on assiste à un phénomène de « boule de neige ». La dette augmente automatiquement. Vous me poserez certainement la question de savoir comment sortir de la dette ? Je vous dirais qu’il n’y a que quatre solutions : -La croissance est la voie royale. Si la production du pays augmente, les recettes de l’État augmentent et ses dépenses diminuent- La dette peut-être remboursée facilement- L’inflation érode la dette et l’allège. Dans nos pays, l’inflation a été présente de longues décennies. Elle nous a aidés à payer quelques unes de nos dettes, mais nous a fait tomber dans l’addiction- La rigueur : on serre la ceinture avec le risque d ‘étouffer la croissance et de déboucher sur la récession, voire la déflation et enfin la restructuration et le défaut, l’ultime solution est… de ne pas payer ce qui sera compromettant pour notre économie, surtout à l’heure de l’exécution du plan de relance économique (PRE) que soutient le FMI. On peut alléger la dette, la délayer dans le temps, renvoyer le paiement aux biens calendes grecques ; on peut aussi l’annuler purement et simplement s’agissant de la dette extérieure. En réalité pour réduire leur dette, la majorité des pays pratiquent des politiques d’austérité. Il  y a lieu de retenir que la plupart des États sont endettés, ce n’est pas un phénomène spécifique à notre pays mais cela ne nous dédouane pas de mettre en place des meilleures politiques économiques capables de nous sortir de cette crise. Il faut prendre de bonnes mesures économiques qui permettent de renflouer les caisses de l’État donc je viens d’évoquer tantôt, c’est en cela que nous sortirons du cycle de l’endettement. Cependant,  la dette est un jeu qui présente des aspects plutôt troubles. Derrière l’aspect très moral de l’engagement à rembourser de celui qui a contracté des dettes se cachent des possibilités de gains qui n’ont rien à voir avec la morale.

Par quels moyens l’État peut-il améliorer la situation économique ?

 Vous voulez parler de la nécessité d’une intervention de l’État dans le climat économique. Il entre en jeu dans ce cas un mécanisme fondamental de l’analyse keynésienne qui est le multiplicateur. L’État injecte dans l’économie des ressources supplémentaires par exemple : il peut décider d’augmenter les dépenses publiques, celles-ci créent une demande nouvelle pour les entreprises, demande qui engendre une production supplémentaire. Cette demande, à son tour, est l’occasion d’une distribution de revenus nouveaux, ce qui augmente encore la demande, etc. Le multiplicateur décrit ainsi des mécanismes en chaine à l’issue desquels une injection de revenus dans l’économie provoque un accroissement beaucoup plus important de la production.

Est-ce que dans ces conditions, la relance par la consommation ou par l’investissement  donc John Maynard Keynes est l’instigateur ne doit pas être de mise ?

 Il convient de dire plutôt que l’État doit avoir une action globale sur la demande. Une relance par la consommation consiste à augmenter les revenus des ménages afin qu’ils dépensent davantage. Une telle politique est nécessaire lorsque le chômage est important comme actuellement dans notre pays et lorsqu’il existe des capacités de production inemployées à l’exemple des équipements ou des stocks importants dans les entreprises. En revanche, s’il n’existe pas de capacités de production inemployées, si les équipements fonctionnent déjà au maximum de leurs capacités, une telle relance menée pour réduire le chômage est dangereuse. En effet, les entreprises seront dans l’incapacité d’accroitre rapidement leur production pour satisfaire la demande nouvelle. Il en résultera alors une inflation liée à un excès de demande ou un déficit commercial relatifs à l’achat des produits étrangers grâce aux ressources distribuées. La proposition keynésienne de relancer la consommation pour réduire le chômage est donc liée à l’existence d’une sous-utilisation des équipements. Dans le cas contraire, il est alors préférable de relancer d’abord l’investissement afin de créer des capacités de production nouvelles et par ricochet des emplois nouveaux.

Comment expliquer la croissance du rôle économique et social de l’État ?

 Je vais vous citer l’économiste allemand WAGNER dans sa « loi de Wagner émise à la fin du XIXe siècle pour exprimer   les nombreuses explications données au rôle croissant de l’État dans la vie économique et sociale. Celui-ci a montré que les dépenses de l’État augmentent plus rapidement que la production en raison des éléments suivants : l’amélioration du niveau de vie entraine un accroissement des dépenses consacrées à l’éducation ; le développement économique s’accompagne d’investissements très importants infrastructures, recherche etc. que le secteur privé ne peut financer car la rentabilité à court terme est insuffisante ; enfin, la réglementation des dépenses d’administration générale s’accroit avec l’industrialisation et l’urbanisation. Aujourd’hui, on peut résumer l’ensemble des interventions de l’État en trois grandes fonctions : production, régulation et redistribution.

Une question à caractère politique reste d’actualité, celle de savoir : Qu’il n’est plus à démontrer que notre pays traverse une crise politique profonde depuis la fin des élections présidentielles de 2016. Deux dialogues ont été organisés par les deux camps, celui au pouvoir et celui qui  réclame la victoire. La conséquence est que le pays tourne au ralenti.  Y a t-il des possibilités de sortie de cette crise ? Qu’elle est votre point de vue sur cette situation ?

Votre question est effectivement d’actualité pour affirmer comme tout ceux qui s’attachent à l’histoire politique de notre cher Gabon,  qu’il y a l’existence d’un malaise démocratique dans notre pays. Mais à peine ce constat est-il formulé qu’il est aussitôt entouré d’un certain nombre de mises en garde et de précautions qui évitent d’affronter les questions dérangeantes où en atténuent la portée. Avant même d’aborder le sujet, il faut prendre garde à ne pas verser dans le pessimisme, le déclinisme, le populisme, à ne pas faire le jeu de la réaction, du conservatisme courant  indistinctement mêlé au sein d’une indignation qui tient lieu de pensée et de morale. Autant dire qu’il ne faut pas essayer de penser en toute liberté. L’intimidation par réduction de tout propos dissident fonctionne comme un chantage. Céder plus ou moins consciemment à ce chantage, c’est se condamner à ne pas affronter la réalité ou tenir des propos filandreux qui, tout en reconnaissant du bout des lèvres le malaise existant, en relativisent aussitôt l’ampleur et finissent par noyer le poisson. Il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas affronter les réalités qui dérangent et remettent en question le confort de ses idéologies et de ses croyances, fussent-elles en morceaux et démenties par le réel, comme elles le sont aujourd’hui. Ma position en tant que patriote de terrain  est d’un genre particulier. Elle ne consiste pas à se situer à distance des phénomènes étudiés et je n’entends pas non plus me placer en surplomb et embrasser du regard le déroulement global de l’histoire pour y déceler un sens caché. J’entends modestement partir de manifestations problématiques de notre présent pour essayer d’en saisir la signification de l’intérieur tout en en discutant le bienfondé. Je ne prétends pas dresser un tableau d’ensemble des phénomènes sociaux et des sociétés démocratiques, qui demeurent marqués du sceau de l’ambivalence, pas plus que celui du Gabon et de son histoire propre. Mais il s’agit d’affronter des réalités déstructurantes alors qu’on tend à les dénier ou à les esquiver au nom d’un optimisme de façade, ou plus simplement par peur d’être catalogué comme un ancien ou un nouveau « réactionnaire » par un petit milieu de plus en plus coupé des réalités. Je pense que mon sentiment repose  sur le fait que nous sommes dans une période critique de l’histoire de notre pays qui implique un exercice salutaire de lucidité qu’on ne saurait remettre à plus tard par les protagonistes, si on veut sortir de ce malaise on doit pouvoir  organiser plusieurs pourparlers si on le veut jusqu’à trouver un terrain d’entente, l’essentiel étant de parvenir à des solutions qui permettent un meilleur vivre ensemble dans la cohésion et l’harmonie pour le bonheur de notre cher pays le Gabon.

Votre mot de fin.

 

La dégradation des finances publiques dans notre pays se traduire par l’incapacité à rétablir ou à faire baisser le ratio dette publique/PIB (65 pour cent) et ainsi maintenir notre endettement soutenable. Une hausse continue de ce ratio peut provoquer une crise de confiance  des investisseurs, entendu par là ceux qui achètent les obligations que l’État émet pour financer son déficit et les marchés financiers. Il faut reconnaître  que la crise économique que traverse le Gabon a fait exploser notre dette publique, je veux parler des emprunts obligataires et des marchés financiers sollicités sans cesse. Notre pays n’ayant pas profité des années de croissance entre 2009 et 2015 qui oscillait les 7,1 pour cent, en vue de reconstituer ses marges de manœuvre  budgétaire et ainsi régler la dette intérieure. Le plan de relance de l’économie (PRE) qu’appui le FMI risque de ne pas atteindre les objectifs escomptés par les autorités car encore une fois il ne s’appui pas sur un véritable budget de relance. Il faut vous rappeler que  l’État doit faire face à un règlement global de la dette intérieure et extérieure d’environ 470 milliards de FCFA d’ici le 31 décembre 2017, pour prétendre continuer de bénéficier des autres décaissements des partenaires qui soutiennent notre pays dans ce plan de relance économique : le FMI, La BAD, l’AFD etc. Je crains que la mobilisation financière attendue par notre pays soit difficilement au rendez-vous.

Je vous remercie

 

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