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Grand REPORTAGE : La vie dans et autour de la décharge de Mindoubé

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Voyage au cœur de la décharge de Mindoubé, dans le cinquième arrondissement de Libreville. Un lieu hautement pollué. Un peu plus de 500 personnes y travaillent au quotidien et en continu (24h/24).

Dénommée Mindoubé-Poubelle, la zone est subdivisée en plusieurs mini-quartiers aux noms forts évocateurs : Malabo, Ethiopie, Pays-Bas, etc. La plupart vit dans le versant nord de la décharge. Les enfants de ces gens vont à l’école dans des établissements primaires et secondaires de l’arrondissement. Mais il y’a aussi des recycleurs venus d’autres quartiers de la capitale gabonaise comme Nkembo, Lalala, Nzeng-Ayong-Montalier, les PK, les communes d’Owendo et de Ntoum, etc. Chaque recycleur a une famille à charge. Dans le versant Sud, se trouve le marché de fortune où sont étalés les objets recyclés à l’appréciation d’un éventuel acheteur. L’Est de la décharge est baigné par le fleuve Komo, et l’Ouest par le cimetière. La clôture dudit cimetière est si poreuse, qu’il est facile pour les profanateurs de s’y introduire pour commettre quelque forfait. La route conduisant au quartier des travailleurs de la décharge est recouverte d’une mare polluée par les eaux usées déversées par les sociétés de vidange des fosses septiques.  Cette mare se jette dans un cours d’eau environnant comptant parmi les nombreux petits affluents du Komo. C’est aussi dans ces cours d’eau que riverains font la lessive, la vaisselle et autres besoins domestiques. Avec tous les risques de cela comporte. « Que voulez-vous qu’on fasse ? Nous n’avons pas d’autre choix », fait Géneviève E.N., riveraine et recycleuse.

 L’air autour de la décharge est chargé d’odeurs de déchets et autres produits chimiques. En saison des pluies, les inondations compliquent davantage la situation de ces gens. Tout le long de la voie qui y mène, à partir des installations de la société Averda, sont exposés des objets tirés de la décharge. L’hostilité est perceptible du premier coup. Cela se ressent notamment par les regards inquisiteurs que nous lancent les gens à notre passage. « Vous n’êtes pas d’ici, vous ? », nous questionne sèchement un jeune homme vêtu de haillons. « On n’aime pas beaucoup les gens bien habillés qui sentent le parfum bon marché. Surtout quand c’est des journalistes : ces gens-là savent juste se moquer de nous. Une fois, y’a une française, une certaine Margot, qui est venue ici. On a passé du temps ici. On lui a tout montré. Mais au final, elle s’est moquée de nous. Elle ne nous a jamais appelés. Alors vous voyez, peu importe qui vous êtes, même le pape, on s’en tape désormais », maugréé Seize, un autre jeune homme travaillant à la décharge.  M.O, un recycleur, la quarantaine révolue, accepte néanmoins de nous servir de guide. L’homme « se débrouille » ici depuis l’âge de 25 ans. « Oh, mais vous savez, d’autres ont commencé plus jeunes que moi. C’est le cas par exemple du petit Seize ou encore de Martial que vous apercevez là-bas », fait-il, l’air penaud.

 GRAND PROBLEME ENVIRONNEMENTAL. De fait, la décharge est une immense montagne d’ordures qui surplombe et pollue gravement l’environnement dans cette partie de la province de l’Estuaire baignée par le fleuve Komo qui se jette dans l’océan atlantique. Environs 600 tonnes d’ordures ménagères y sont déversées chaque jour. Les camions-bennes de la société Clean Service Africa, née du retrait par le pouvoir émergent de 70% du capital de la Société de valorisation des ordures ménagères du Gabon (Sovog), et d’autres prestataires, effectuent 300 navettes entre les points de collecte et la décharge. Un travail abattu 24h/24. A ce jour, aucune véritable mesure n’a été prise par les pouvoirs publics pour régler la question relative à la protection de l’environnement dans cette zone. Or, le site est arrivé à la sursaturation : la décharge de Mindoubé se trouve aujourd’hui à plus de 60 mètres de hauteur du niveau de la mer. 13 ans que dure cette situation. Dans la convention qui le liait à la défunte Sovog, l’Etat s’engageait à trouver un terrain ou devait être construite l’usine de traitement de l’ensemble des ordures collecté quotidiennement à travers les rues de Libreville et d’Owendo et la partie nord de la capitale gabonaise aujourd’hui érigée en commune d’Akanda. En effet, la convention, qui comportait deux volets (un volet collecte et un volet traitement), précisait que 12 mois après la signature de la convention avec la SOVOG, l’Etat doit mettre à disposition un terrain d’environ 80 hectares viabilisé avec une route accessible afin de construire l’usine de valorisation. Chose qui n’a jamais été faite depuis 2002, date de la signature de ladite convention. Le terrain qui avait été prévu à Akournam dans la commune d’Owendo, dans la zone dite Pointe-clair et qui faisait l’objet d’une déclaration d’utilité publique dûment signée en 2010, n’a jamais été libéré par les populations qui s’y étaient établies plusieurs années auparavant. Il n’appartenait nullement à la Sovog d’indemniser les riverains et en même temps de construire l’usine de traitement. Or, tout le matériel relatif à la construction de la future usine avait depuis, semble-t-il, été commandé, livré et stocké dans des cartons au siège de la Sovog. Devant cette situation de blocage, l’extension de la décharge de Mindoubé fut envisagée. Or, là encore, cette solution alternative nécessitait le déguerpissement des riverains de la zone. En septembre 2008, la mairie et la Sovog avaient envisagé leur déguerpissement. Mais, les discussions tournaient alors autour des mesures d’accompagnement desdites populations appelées à partir. Certains résidents ont passé plusieurs décennies ici. Toujours en attente d’un terrain avec voie d’accès praticable pour installer son matériel et commencer à traiter les ordures en vue de leur transformation en énergie récupérable, la direction générale de la Sovog adresse, le 13 janvier 2011, une correspondance aux plus hautes autorités du pays dans la perspective de la CAN 2012, où elle relevait le souci de la décharge de Mindoubé dont l’entretien permanent sur fonds propres lui coûtait alors la bagatelle somme de 110 millions de francs CFA par mois. Une tâche qui n’incombait nullement à l’entreprise. La correspondance est demeurée lettre morte. Au contraire, lors d’une session extraordinaire du Conseil municipal de l’époque, le Maire de Libreville annonçait, curieusement, l’arrivée d’un partenaire chinois spécialisé dans la transformation de déchets industriels, mettant ainsi de côté la convention paraphée avec la Sovog qui disposait, pourtant, non seulement d’une grande expertise en la matière mais aussi de tout le matériel lié à la construction comme évoqué plus haut.

TENSION AVEC LES EMPLOYES DE LA SOCIETE AVERDA. Les recycleurs de la décharge pestent de plus en plus contre les employés de la société Averda. Ces derniers, en effet, font de la pré-récupération de tout objet de valeur (splits, accessoires automobiles, objets de plomberie, ferraille, plastic, etc.) avant d’arriver à la décharge de Mindoubé. Le produit ainsi pré-collecté est revendu aux tenanciers de magasins-revendeurs tous tenus par des expatriés et sis à quelques encablures de la décharge. Ce qui diminue le revenu journalier des recycleurs. La livraison des produits pré-récupérés se fait de nuit entre minuit et une heure du matin. Et c’est aux environs de 5heurs30mm/6heures par-là, que les marchandeurs d’Averda viennent récupérer leurs sous. De quoi frustrer les recycleurs de la décharge : « Voyez ! Ils sont déjà salariés d’une grande entreprise comme Averda, et il faut encore qu’ils viennent nous couper l’herbe sous le pied avec la pré-récupération qu’ils font avant d’arriver ici. Nous, nous n’avons que cette activité pour vivre. Avant que ces employés d’Averda ne se lancent dans ce trafic, nous gagnions bien notre vie. Mais depuis qu’ils ont commencé ça, nous voyons notre gagne-pain quotidien diminuer de façon vertigineuse. Du coup, nous peinons à subvenir aux besoins de nos familles. Or, avant que cette situation ne survienne, nous n’avions pas à nous plaindre. Par jour, on pouvait se faire jusqu’à parfois 20 milles francs CFA, voire davantage. On n’avait vraiment pas à se plaindre. Mais aujourd’hui, c’est plus le cas. Et nous le supportons de moins en moins ». Pour l’heure, l’on ne signale pas encore de véritable rixe, mais le pire est à craindre.

UN DUR LABEUR QUOTIDIEN. Travailler à la décharge n’est pas du tout chose aisée. Ceci du fait notamment du mode de calcul pratiqué par les acheteurs, principalement les sujets Ouest-africains, Maghrébins et Asiatiques qui revendent ensuite aux tenanciers des quincailleries, garages et autres surfaces appropriés. Une autre partie du produit serait revendue aux sociétés indiennes établies dans la zone industrielle d’Olam, au PK 31 de la capitale Gabonaise, à raison de 70 Frs le kg. Le kilogramme de ferraille vaut 40 francs CFA. « Le travail ici débute dès l’âge de 7 ans/8 ans, les parents mettent alors leurs progénitures dans le bain. Sitôt rentrés de l’école, les enfants, après s’être restaurés et siestés, rejoignent leurs parents à la décharge », expliquent M.O. Evidemment, le travail n’est pas sans risque, il survient souvent en moyenne, des dizaines d’accidents annuels dont des morts. Nombre de recycleurs finissent manchots, estropiés ou borgnes. Les accidents sont généralement causés par les conducteurs de camions-bennes et de bulldozers qui conduisent sans se soucier des gens alentours. A notre passage sur le site, il s’en est fallu de peu qu’un camion-benne nous renverse, n’eut été la vigilance de M.O.  « L’un des décès qui nous ont particulièrement marqué ici, c’est celui qui est survenu il y a quelques semaines : un jeune homme mort écrasé pendant qu’il récoltait les ordures. Les chenilles du bulldozer ont roulé sur le malheureux sans lui laisser la moindre chance de survie. Ça a choqué tout le monde », nous raconte M.O., les larmes aux yeux. A côté, il y’a les maladies bactériennes et vénériennes que contractent les recycleurs : infections pulmonaires, les cancers, les problèmes dermatologiques, le paludisme, etc. Inutile d’évoquer la couverture sociale pour ces gens, personne n’en a.

Certains recycleurs ont passé ici toute leur vie. Certains ont dû se résoudre à entrer dans cette activité après avoir perdu leur emploi et parce qu’ils ne parvenaient pas à s’en dégoter un autre. D’autres sont la conséquence de la déscolarisation prématurée. D’autres encore, diplômés à la recherche d’un premier emploi, ont fini par se résigner après une longue et vaine attente. Dans la perspective de la mise en service de la future usine de traitement des ordures de la Sovog, toute chose qui sous-tendait la fermeture de la décharge de Mindoubé, une promesse d’embauche fut de facto faite aux recycleurs de la décharge : « Ils nous avaient promis que nous serions les privilégiés de l’embauche, vu que nous étions déjà suffisamment outillés en la matière, ceci du fait que nous exerçons cette activité depuis des décennies », nous raconte, dans un air de dépit, M.O. Le projet n’a, hélas, jamais vu le jour. Au grand dam des recycleurs de poubelle qui ont ainsi vu leurs espoirs de quitter la décharge pour un emploi moins risquant et mieux rémunéré. Conséquence du manque à gagner que leur causent les employés d’Averda, les recycleurs sont à présent obligés de passer toute une journée à la décharge. L’arrivée de chaque camion-benne suscite un espoir qui part tout de suite en fumée quand le contenu, essentiellement des détritus, est déversé. Pour se détendre et digérer leur colère, on se prend une bière dans l’un des nombreux débits de boissons disséminés autour et construits dans des matériaux de récupération (vieilles feuilles de tôle, planches rongées par les termites par endroit, vieilles bâches, etc.).

LA MOQUERIE DES POUVOIRS PUBLICS. Ces derniers temps, les pouvoirs publics émergents remettent le couvert des tractations en vue de la délocalisation de la décharge de Mindoubé arrivée aujourd’hui à saturation. Il y’a de cela quelques semaines, une délégation conduite par le ministre de l’Intérieur et la mairesse de Libreville, s’est rendue à Igoumié, dans la commune d’Owendo, pour se faire une idée exacte de la faisabilité de la délocalisation de la décharge de Mindoubé dans cette zone. Eternel recommencement. En effet, ce n’est pas depuis aujourd’hui que la question de la délocalisation de ladite décharge est évoquée. Le lundi 12 mai 2014, trois membres du gouvernement émergent s’étaient déjà rendus à la décharge publique de Mindoubé. Il s’agissait de Guy Bertrand Mapangou, ministre de l’Intérieur, Noël Nelson Messon, ministre de l’environnement et Ernest Mpouho Epigat, ministre de la défense nationale. Avec à leur côté, la mairesse de Libreville, Rose Christiane Ossoucka Raponda, du maire adjoint Jean Boniface Asselé, du maire d’arrondissement, Landry Mavoungou Ndong Biteghe, du commandant en chef de la police nationale de l’époque, Léon Mistoul, du directeur général de l’environnement Léandre Ebobola Tsiba et des directeurs généraux des sociétés Clean Africa et Entraco. Objet de cette visite impromptue, clamait-on : « constater la situation qui prévaut sur le terrain afin de prendre des décisions qui feront que les choses aillent dans le bon sens. » Un acte de pure moquerie à l’endroit des riverains. Et pour cause. L’on se souvient des incessantes montées aux créneaux des riverains de la décharge via la pose de barricade de l’accès à la décharge pour protester contre le mauvais état de la route. Maintes fois, la Sovog a dû entamer des négociations âpres pour décanter la situation ; les pouvoirs publics étant chaque fois aux abonnés absents. Maintes fois, la Sovog et des ONG’s environnementales ont vainement tenté d’attirer l’attention des autorités compétentes sur l’imminence d’une catastrophe environnementale et sanitaire exposant les riverains de cette zone à des pathologies de toute sorte.

Au terme de leur visite, les ministres émergents et la mairesse annoncent que la société Entraco et le génie militaire vont immédiatement réhabiliter la voie d’accès à la décharge, curer la canalisation qui mène à la Lowé et aménager la décharge en vue d’une brève utilisation en attendant la disponibilité du nouveau site. Sur instruction du gouvernement, la société Entraco et le génie militaire étaient chargés de déguerpir les populations et détruire les habitations alentours à la décharge. En fin de compte, la fameuse intervention émergente se résuma au bitumage en béton armé de la voie menant à la décharge. Depuis, plus rien. Ce qui fait dire aux riverains que cette énième sortie médiatique des pouvoirs publics émergents n’était qu’une nouvelle moquerie.

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